Savoir accompagner l’intime
Courtesy to Laurent Agésilas, psychologue du travail, France Travail Région Bretagne, agence de Pont l’abbé.
Photography Hannah Reding by Unsplash
1. Contexte situationnel et questionnement
Lors de mon activité de Psychologue du travail au sein de France Travail, j’accompagne des demandeurs d’emploi ou personnes privées d’emploi, qui ont dû abandonner leur trajectoire de carrière à la suite d’un évènement, qui a entrainé une incapacité à exercer dans le métier ou l’entreprise dans lesquels elles étaient investies.
L’accompagnement est-il un facteur d’augmentation de la résilience des personnes privées d’emplois confrontées à un arrêt de trajectoire de carrière subi ?
2. Le problème
Ces personnes n’ont pas choisi leur situation. Elles ont été licenciées pour « inaptitudes », ou ont bénéficié d’une rupture conventionnelle « fortement demandée » par l’employeur après de longues années de service au sein de l’entreprise ou au service de leur projet professionnel. Nombre d’entre elles parlent d’un vécu de harcèlement qui les a poussées à partir.
Au sentiment de trahison voire de maltraitance, et de non-reconnaissance de l’employeur de l’investissement qu’elles ont offert à leur employeur, s’ajoutent la mise en cause de leur projection de leur vie salariée jusqu’à la « retraite » et la mise en discussion de leur place au sein de leur famille. Elles passent d’une situation où leur statut social était reconnu, distribuait une image positive et de compétences et permettait de « se » placer aux yeux des autres et en particulier au sein de leur famille. Leur statut distribuait des rôles.
« Elle fait quoi dans la vie ? », « Elle est médecin », « Elle est infirmière », « Il est cadre »
Elles ne savent plus comment se nommer sans appeler leur ancienne fonction. Celle qu’elles ne peuvent ou ne veulent plus exercer. Elles ne se sentent plus à leur place et ne savent pas quelle direction prendre.
« Je me sens inutile… », « je me sens perdu(e) »
Au moment où je les reçois, elles n’ont plus de ressort. Elles ont perdu leurs capacités de mobilisation, leur optimisme. Elles ne voient plus d’issue.
« J’évite de prendre la route qui passe devant mon ancienne boîte. C’est trop dur »
Comment aider ces personnes à se reconstruire après ce choc, ce vécu traumatique ? Comment leur permettre de se reconnecter à une vie sociale et professionnelle qui reste en attente ?
3. La solution
Le dictionnaire Larousse définit la résilience comme « l’aptitude de l’individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques ».
Mon accompagnement a pour visée d’augmenter la capacité de résilience des personnes privées d’emploi au plus près de l’intime, afin qu’elles puissent se forger un nouvel horizon d’évolution sociale.
Je considère la résilience comme un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un vécu traumatique, à prendre acte de ce vécu de manière à ne pas, ou plus, vivre dans le malheur et à se reconstruire d’une façon socialement acceptable.
Reconstruire une trajectoire professionnelle
Une nouvelle trajectoire professionnelle est appréhendée par l’entremise d’entretiens individuels et/ou d’ateliers collectifs mis en place pour un public possédant des caractéristiques communes (cadres, séniors, sans emploi depuis plus d’un an, déracinés par exemples).
En interrogeant la place du travail au sein de leur existence présente, je leur permets de « renégocier » la place que chacun donne à leur travail pour l’avenir. La parenthèse que constitue le statut de demandeur d’emploi inscrit à France Travail peut constituer une opportunité pour s’interroger sur leur futur, identifier les éléments souhaités dans leur vie à venir, imaginer des trajectoires et des choix qu’il conviendrait de faire pour créer une nouvelle projection de vie, possible et accessible.
En interrogeant l’identité professionnelle, je les engage à réfléchir à la construction de cette identité et la reconstruction de celle-ci, afin de leur permettre d’accroître leur faculté de résilience. Pour à nouveau s’intégrer dans une vie professionnelle et sociale, source « d’appartenance », la personne victime d’une inaptitude, issue d’un accident professionnel, d’une maladie, ou d’un burnout, doit se reconstruire et élaborer une nouvelle façon d’être, en se mobilisant sur une nouvelle trajectoire.
L’identité
L’identité est envisagée par Jean-Marie Barbier comme un ensemble de composantes représentationnelles (contenus de conscience en mémoire de travail ou en mémoire profonde), opératoires (compétences, capacités, habiletés, savoirs et maîtrises pratiques, etc.) et affectives (dispositions génératrices de pratiques, goûts, envies, intérêts, etc.).
Selon Jacqueline Beckers, l’identité est donc constituée à travers la façon dont l’individu se sent « capable de faire et fait, mais aussi de ce qu’il sait, de la manière dont il se représente les choses et lui-même, du sens qu’il leur accorde, de ses émotions positives et négatives, de ses besoins et de ses valeurs … ».
Ces composantes sont le produit d’une histoire particulière dont un agent (le travail) est le support et le dépositaire, pour une période donnée de cette histoire. Renaud Sainsaulieu montre que l’espace de travail n’est pas seulement un espace d’effort mais est aussi un espace social qui modèle l’identité sociale des individus par les interactions quotidiennes qu’il suscite. Ces interactions agissent comme les souches identitaires définies par Sainsaulieu. Les souches identitaires sont constitutives du travail et changent tout au long de l’expérience professionnelle.
Interroger la place du travail et l’identité professionnelle
Je demande aux personnes d’effectuer un travail d’introspection en rédigeant une lettre de présentation professionnelle. Elles doivent répondre par écrit à une question qui décentre de l’approche compétences et recentre sur la question identitaire.
« Je vous demande de me rédiger une lettre de présentation professionnelle. Il ne s’agit ni d’une lettre de motivation, ni d’une lettre de candidature. Ils s‘agit de répondre à la question : Qui suis-je professionnellement ? »
Je procède ensuite au débriefing des réponses. La plupart des interrogés répondent en décrivant « ce qu’elles font ». Le travail d’interpellation du psychologue les recentre sur un questionnement plus existentiel, sur la façon dont elles vivent au travail, dont elles entrent en relation, dont elles investissent une tâche. Comment sont-elles perçues par leurs collègues ou interlocuteurs ? Que dit-on d’elles ? Ces interrogations ont pour objet de ramener le passé dans leur présent. Les personnes comprennent en quoi elles sont la résultante, hic et nunc, de leurs expériences et comment celles-ci les ont transformées pour faire d’elles ce qu’elles sont aujourd’hui.
En complément du débriefing, je soutiens la réflexion des personnes sur leur identité, leurs motivations profondes, leurs intérêts et leurs traits de personnalité, à l’aide d’outils d’évaluation psychométriques ou d’exercices de production dirigés sur des sujets qui les amènent à repositionner leur regard sur elles-mêmes.
Par une meilleure connaissance d’elles-mêmes, elles peuvent s’engager à nouveau dans une recherche d’intégration socioprofessionnelle motivée par une nouvelle authenticité. La prise de connaissance des environnements qui leurs sont défavorables, et de ceux qui leurs sont positifs, la perception de leur mode de relation aux autres et des impacts que cela peut avoir sur leur intégration au travail, le degré de connaissance sur leur niveau de compétences et leur adéquation au marché local de l’emploi : tous ces éléments leur permettront d’adopter une nouvelle position, et de cibler les fonctions, les entreprises ou les organismes de formation qui leur offriront l’opportunité d’un nouvel élan.
Pour aller plus loin

Laisser un commentaire