SAVOIR – Océan INDIEN : UNE GOUVERNANCE A HAUTS RISQUES – Premiere partie

Courtesy to Maryline Cannou Specht

Conférence RESCUR auprès du Conseil Scientifique de l’AFPCNT – 10 juin 2025

Cet article interroge la régulation des risques et des crises et son articulation avec les modèles géopolitiques et de relations internationales en considérant l’impact de ces modèles sur la région et ses pays.

A partir des enjeux des zones économiques exclusives de l’Océan Indien, cet article illustre la façon dont un ordre Mélien engendre aujourd’hui des foyers de tensions en expansion et par là des risques de balkanisation. Il traite ensuite des enjeux environnementaux dont la régulation est considérablement entravée par l’ordre Mélien. Il présente enfin des résultats d’enquêtes menées notamment à la Réunion et à Madagascar et illustrant cette entrave. La conclusion soulève l’opportunité d’une stratégie de puissance d’équilibre contre l’ordre Mélien à partir d’une gouvernance réorientée par un paradigme culturel syncrétique.

PREMIERE PARTIE : RESSOURCES ET RAPPORTS DE FORCES

Introduction : La protection des océans en question

La protection des océans concerne les fonds marins, la colonne d’eau et soulève 3 problématiques interdépendantes : l’exploitation des fonds et les puits de carbone, l’exploitation des ressources halieutiques et la surpêche, les transports maritimes et les pollutions.

La protection des océans pose donc une question de géopolitique, de relations internationales et de souveraineté, en même temps que des questions combinées de préservation et d’usage. Au-delà d’un traité international, c’est, dans le détail, le pilotage d’un baromètre, le contrôle des océans et sa régulation, qui sont questionnés.

I. Des zones économiques exclusives dans un monde Mélien

En Géopolitique tout d’abord, l’océan Indien est principalement considéré comme un ensemble de Zones Économiques Stratégiques. Économique, par l’importance de ses ressources, et stratégique, par la criticité de ces mêmes ressources pour les sociétés. Ce qui fait l’importance de l’océan Indien est ainsi son rôle de pourvoyeur nécessaire à des modes de vie qui sont recherchés et choisis, en termes de besoins (alimentaires par exemple), en termes de demandes (pour les biens de consommation), en termes de cadre de vie (pour les câbles de communication et les matières premières nécessaires aux développements technologiques) et en dernière instance en termes de volontés culturelles (à propos des savoirs et notamment des langages).

L’océan Indien est ainsi d’abord considéré comme une ZEE. La 2e ZEE du monde pour la France dont 25% dans l’océan Indien, troisième plus grand océan du monde et plus grande route maritime commerciale. Il représente 50% des réserves mondiales d’Hydrocarbure et en uranium, 75% des ressources en diamants, 50% des ressources en or et en gaz, 30% des transits européens en énergie à partir des littoraux d’Oman en particulier.

Les relations entre pays et régions sont ainsi pensées en géopolitique, comme des rapports de forces, si ce n’est de puissances, à travers des classements économiques, technologiques, culturels, par exemples, et des rapports de richesses qui font l’objet d’une compétition. Ces rapports sont centraux dans toutes les relations. La France, et les ministères des Affaires Étrangères et des Armées en particulier, considèrent alors plutôt l’Indo Pacifique dans son ensemble au vu des acteurs en lice. Il est donc délicat dans un premier temps d’isoler l’océan Indien du Pacifique tant les interconnexions géographiques, historiques et géopolitiques semblent tissées. Toutefois, l’océan Indien peut être considéré comme une unité.

II. L’océan Indien, un centre névralgique

Dans le cadre géopolitique, l’océan Indien est caractérisé par des ressources et des voies commerciales, qui font l’objet des politiques de puissance de l’Inde, de la Chine, des États Unis et de la France principalement. Il est au cœur des relations internationales pour ces pays. Il est considéré comme un espace hautement stratégique convoité par des puissances rivales. C’est, pour la France, l’origine de la valeur des territoires outre-mer, pour les États-Unis, le rôle névralgique de la Base de Diego Garcia, pour la Chine, l’espace maritime de la Belt et Road Initiative de 2013, et pour l’Inde, un espace de concurrence pour son modèle nationaliste de développement économique et culturel.

Cette représentation de l’océan Indien engendre des stratégies d’acteurs qui considèrent jouer dans un monde Mélien. C’est-à-dire un monde dans lequel « La justice ne s’applique pas entre deux puissances inégales ».

Le Dialogue Mélien, est un dialogue entre les Athéniens et les Méliens. C’est un dialogue présenté par Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse. Cette guerre confronte les cités de Sparte et d’Athènes à la fin du Ve siècle av. J.-C. Le Dialogue Mélien a lieu entre les Athéniens et le peuple de Mélos. Mélos est une petite île située dans le sud de la mer Égée, stratégiquement à l’est de Sparte et le dialogue se déroule comme suit :

Les Athéniens menacent les Méliens de détruire leur cité s’ils ne se soumettent pas et refusent de payer un tribut. Les Méliens demandent de respecter leur droit de rester neutres. Ils font appel au sens de la justice des Athéniens et à leur compassion envers une petite cité pacifiste et vulnérable. Les Athéniens répondent que la justice ne s’applique pas entre puissances inégales. Ils encerclent et isolent Mélos ; affament la population qui se rend après plusieurs mois de siège. Ils tuent les hommes en âge de se battre et réduisent les femmes et les enfants en esclavage. Il faut noter que la guerre du Péloponnèse se solde par l’effondrement d’Athènes.

Dans l’océan Indien, les puissances ne sont pas en guerre mais en tension. Les Etats-Unis, l’Otan et l’Europe disposent de bases militaires et d’accords de coopération. L’Inde et La Chine rivalisent autour du détroit de Malacca et de l’axe de navigation allant de Shangaï à Rotterdam à travers des accords économiques et politiques. Le golfe persique est soumis a la stratégie offensive iranienne. L’ONU tente de trouver un accord global.

  • Pour les Etats Unis : Bases militaires dont Diego Garcia, Barhein, OTAN Combined Task Force 151, Ocean Shield
  • Pour la France : Bases militaires de Djibouti et Abu Dhabi, TOM, Accords de coopération Comores, Madagascar, Seychelles, Maurice, Inde, forces européennes Atalante contre la piraterie
  • Concernant la rivalité sino – indienne : axe Shanghai – Rotterdam, détroit de Malacca
  • Côté iranien : stratégie offensive dans le golfe persique
  • Concernant le Comité Spécial de l’océan Indien des Nations Unis : il est en quête d’un accord global

III. Des forces de crise au risque d’une balkanisation des territoires

Quels sont les impacts de ces stratégies en termes de risques et de crises ? L’entropie et l’instabilité engendrées sont propices aux menaces et à l’expansion des radicalités qui représentent finalement les véritables défis de la régulation des risques et des crises. La criminalité et les radicalités se développent et occupent l’espace des coopérations.

La position Mélienne a comme extrême la piraterie, les vols et attaques en mer, les trafics illégaux, la criminalité des pêches et des pollutions, la persistance des exploitations illicites. Elle envenime les conflits et aggrave l’expansion du terrorisme, présenté comme la seule alternative pour la résistance, la révolte ou toute la lutte politique. Quand on parle d’expansion, on désigne les effets pervers de l’influence et des manipulations qui extrémisent et clivent les positions de chacun autour de rapports de force.

Ainsi par exemple à partir des foyers syro-irakiens et de l’AFPAK, la communication et la structuration de cellules, engendrent finalement un réseau ou tissu d’actions coordonnées. Une idéologie guerrière se propage et les actions se renforcent les unes les autres et peuvent être projetées sur des cibles désignées même éloignées. C’est la balkanisation des territoires.

Une autre conception que cet ordre Mélien peut-elle entrer en jeu ?

Au-delà des discontinuités, les territoires sont en effet également des carrefours et l’océan Indien est traversé d’interconnections. Les pays apparaissent alors sous un angle géographique, historique et sociétal. L’espace géographique est défini par des frontières historiques et politiques articulées à des frontières ethniques et linguistiques. Les héritages historiques sont portés par des grands événements (catastrophes naturelles ou épisodes de conflits intenses) scandant des périodes de stabilisation dans le fonctionnement des sociétés.

Selon une orientation constructiviste et néo-réaliste des relations internationales, on peut se focaliser sur l’océan Indien, et du point de vue de la France, le comprendre comme un espace de tensions entrecroisées, engendrées par des foyers de crise malheureusement aujourd’hui enkystées.

IV. Foyers de tensions en expansion : quatre sous régions entropiques

Au Machreq, on peut considérer une unité à partir du royaume de Canaan, de ses peuples régionaux, hébreux, philistins, sémites, égyptiens, Assyriens au XIIIe siècle avant JC, Grecques avec Alexandre le Grand au IIIe siècle avant JC, Babyloniens, Perse Achéménide au Ie siècle avant JC, Byzantins avec Constantine, puis les conquêtes arabes et celles ottomanes, et on arrive en 1916 aux accords Sykes-Picot et enfin à l’histoire contemporaine et à ses conflits : le Golfe Persique et d’Oman (détroit d’Ormuz), la Mer rouge et le Golfe d’Aden (détroit de Bab el-Mandeb) sont mis en péril par les ambitions iraniennes et l’instrumentalisation des rancœurs israélo-palestiniennes par les réseaux salafistes et des Frères Musulmans qui s’expriment frontalement au Yémen notamment.

De l’Iran à l’AFPAK, le grand jeu met côte à côte, les héritiers chiites de l’empire Perse Sassanides et Safavides, et ceux sunnites des régions du Turkestan, du Khorasan, et de la Transoxiane ; la révolution iranienne de 1979 et les héritiers de la géopolitique Russe et Anglo-américaine. La menace d’une convergence pèse aujourd’hui lourdement sur les tentatives de résolutions des conflits de cette vaste région à l’instabilité notoire.

L’Inde et l’Asie du Sud Est comptent avec une présence forte de musulmans sunnites malgré un long passé syncrétique principalement au Brunei, en Indonésie et en Malaisie. En Birmanie (Myanmar), au Cambodge, aux Philippines, à Singapour, en Thaïlande, au Timor Oriental et au Vietnam, la majorité des populations reste l’héritière du Bouddhisme et de l’empreinte Chrétienne. La région est marquée par une empreinte coloniale en Inde, dans la péninsule Indochinoise, en Indonésie, en Malaisie, au Myanmar et aux Philippines. Elle hérite de l’empreinte Anglaise, Française et Australienne, Russe et Japonaise, Néerlandaise et Portugaise, et finalement Américaine. Les indépendances ont alors amené des gouvernances « personnalisées » avec des mouvements de bascule entre régime communiste et régime démocratique sous influence.

L’Afrique de l’Est représente un archétype des problématiques de vulnérabilité. A Madagascar 81% des populations vit sous le seuil de pauvreté. En 1810, les royaumes malgaches unifiaient dix-huit ethnies. Les Mérinas, indonésiens des hauts plateaux, se font les alliés des souverains Carènes et règnent sur les Bantous africains, Betsiléos et Baras des terres ou Sakalavas des côtes. En 1895, après plus de deux siècles de relations et de tentatives, la France abolit le royaume qui devient une colonie en 1896. L’insurrection de 1947 ouvre la porte de l’indépendance du 26 juin 1960. Sur le seuil 11 342 victimes et une société post coloniale qui doit trouver un nouveau chemin.

Aux Comores, l’esclavage est aboli en 1846. De 1886 à 1892, la France établit son protectorat sur les trois autres îles des Comores, l’archipel étant placée sous l’autorité du gouverneur de Mayotte. La loi du 25 juillet 1912 rattache la colonie de  » Mayotte et Dépendances  » à la colonie française de Madagascar. La loi du 24 décembre 1976 dote Mayotte d’un statut provisoire de Collectivité Territoriale de la République.

Au-delà de cette histoire coloniale, la Réunion se présente quant à elle comme la bonne élève de l’océan Indien tandis qu’au Mozambique, l’exploitation de l’immense réserve de gaz fossile, découverte entre 2010 et 2013, déclenche les conflits de la Région de Cabo Delgado qui prennent au piège TotalEnergie et ExonnMobil.Au Machreq et dans la Région Irano AFPAK, la rivalité s’ancre dans les divergences religieuses et linguistiques, arabes et fars, et les grands mouvements d’expansion et de colonisation des uns sur les autres, sont brouillés par les interventions extérieures aux deux régions. Anglaise et américaine en Afghanistan, Anglaise et française au Machreq, par exemples. L’Inde et l’Asie du Sud Est tentent un développement économique et politique démocratique et nationaliste oscillant entre ouverture et fermeture sur fond de conflits internes. L’Afrique de l’Est lutte contre la pauvreté et l’exploitation de ses ressources pour acquérir sa souveraineté économique et culturelle.

Si la complexité de la Région Indo – asiatique peut par exemple se lire dans les multiples présences coloniales, les problématiques ne se résument pas à une situation néo ou post colonialiste. Des lignes de force problématiques se dessinent plus largement. On voit les risques et les crises se développer en réseau à partir des foyers en tension : une ligne de guerres politico-idéologiques (avec des politiques radicalisées), une ligne de conflits sociaux et économiques (avec des politiques de puissance), une ligne de ruptures géologiques et climatiques (avec des politiques de souveraineté).

V. Des enjeux environnementaux considérables

Or, les enjeux environnementaux sont considérables et s’expriment par nombres de catastrophes et de crises.

Au MACHREQ : Tremblement de terre Syrie et Turquie (Février 2023)

En IRANO – AFPAK : Vague de chaleur et crise de l’eau (Juillet 2024)

En INDE et ASIE DU SUD EST : Krakatoa (May 1883), Pinatubo (June 1991), Séisme (Mars 2025)

En AFRIQUE DE L’EST : Cyclone Idai, Zimbabwe in 2019, Cyclone Batsirai, (Février 2022)

Et pourtant, en septembre 2023, le Maroc refuse l’aide française notamment face au séisme qui l’a frappé. L’aide humanitaire à Gaza est pour le moins disant désordonnée si ce n’est empêchée. Les mouvements climatosceptiques et les populations elles-mêmes freinent l’adaptation au changement climatique.

En savoir plus sur Le Journal Rescur

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture