SAVOIR – Océan Indien, une gouvernance à hauts risques – Deuxième partie

Courtesy to Maryline Cannou Specht

Conférence RESCUR auprès du Conseil Scientifique de l’AFPCNT – 10 juin 2025

https://www.youtube.com/watch?v=65P7obqu6rA&t=7s

Cet article interroge la régulation des risques et des crises et son articulation avec les modèles géopolitiques et de relations internationales en considérant l’impact de ces modèles sur la région et ses pays.

Cette seconde partie, traite des enjeux environnementaux dont la régulation est considérablement entravée par un ordre Mélien. Il présente les résultats d’enquêtes menées notamment à la Réunion et à Madagascar, et illustrant cette entrave. La conclusion soulève l’opportunité d’une stratégie de puissance d’équilibre contre l’ordre Mélien à partir d’une gouvernance réorientée par un paradigme culturel syncrétique.

Deuxième partie : des rivalités de puissance à l’acculturation, pour un développement syncrétique.

V. Des enjeux environnementaux considérables

Les enjeux environnementaux s’expriment par nombres de catastrophes et de crises.

Au MACHREQ : Tremblement de terre Syrie et Turquie (Février 2023)

En IRANO – AFPAK : Vague de chaleur et crise de l’eau (Juillet 2024)

En INDE et ASIE DU SUD EST : Krakatoa (May 1883), Pinatubo (June 1991), Séisme (Mars 2025)

En AFRIQUE DE L’EST : Cyclone Idai, Zimbabwe in 2019, Cyclone Batsirai, (Février 2022)

Et pourtant, en septembre 2023, le Maroc refuse l’aide française notamment face au séisme qui l’a frappé. L’aide humanitaire à Gaza est pour le moins disant désordonnée si ce n’est empêchée. Les mouvements climatosceptiques et les populations elles-mêmes freinent l’adaptation au changement climatique.

La coopération internationale indispensable est sans cesse à négocier et à insérer selon un ordre Mélien qui la limite. La règle du jeu est posée « La justice ne s’applique pas entre deux puissances inégales ». La quête de puissance reste donc le premier objectif.

Dans ce contexte, les scientifiques s’interrogent sur leurs difficultés à convaincre de l’urgence de la situation et à susciter des réponses pragmatiques. Comment alors articuler la régulation des risques et des crises avec les modèles géopolitiques et de relations internationales en considérant l’impact de ces modèles sur la région ? Comment objectiver la lutte contre le changement climatique et pour la préservation des océans dans ce même contexte ?

L’opposition systématique entre coopération et conflit, projet d’union et projet de contrôle, apparaît contre-productive parce que par définition, elle est toujours au bénéfice des conflits et finalement à l’effondrement des plus faibles. Le think tank RESCUR a été créé pour contribuer aux réponses à ces questionnements avec tous les acteurs et citoyens. Quelles ressources scientifiques apporter afin de promouvoir une position orientée vers la résolution des conflits et étayée par un discours non instrumentalisé et non instrumentalisable par une position Mélienne imposée ou désirée ? C’est l’objet du think tank RESCUR et de la valorisation des savoirs pour tenter de partager une analyse plus syncrétique libérée du modèle Mélien.

Les savoirs articulent l’analyse régionale et l’analyse globale. Il s’agit d’identifier des mécanismes transversaux. Concernant l’océan Indien, on peut s’inspirer de l’Indian Ocean Rim Association pour s’attacher à analyser les risques et les crises de façon systémique et mutliscalaire, avec la volonté de prendre en compte avec discernement les enjeux de l’océan Indien. De l’analyse régionale à l’analyse globale, il s’agit d’identifier des mécanismes transversaux pour sortir du multilatéralisme compétitif pour ne pas dire confrontatif.

Les différents axes de questionnement, articulés les uns aux autres, peuvent ainsi être :

  • Celui de la Sécurité et de la Défense maritimes conjointes,
  • Des Flux et Echanges économiques,
  • De la Circulation libre des ressources,
  • Du Tourisme et des échanges culturels équilibrés,
  • De la Coopération académique, scientifique et technologique inclusive,
  • En incluant la Régulation des risques et des crises.
VI. Un exemple de focalisation à partir d’un point stratégique

En se focalisant sur un point stratégique, un travail d’enquête de terrain peut mettre en évidence les vecteurs sociétaux de risques et de crises sur lesquels intervenir ou simplement à prendre en compte dans une stratégie de régulation des risques et des crises.

Madagascar, Mayotte et la Réunion sont des points stratégiques où surviennent des crises engendrées par les différents foyers de tensions. Le cadrage scientifique, pour prendre un exemple d’enquête, peut être la problématique de l’acculturation et du savoir scientifique, entre rapport de domination et influence multipolaire en référence notamment à :

  • Everjoy Chiimba Bonn, PhD research, Information circulation and social media : des forces majeures de crises et de résilience
  • Adam Bobette, 2023, The pulse of the Earth : Political Geology in Java. Duke University Press : Volcanisme et porosités des systèmes de pensée spirituels Javanais et des paradigmes géologiques occidentaux

Les sociétés apparaissent alors liées à des écosystèmes. Les enquêtes menées de 2021 et 2025 montrent que deux logiques en opposition déstabilisent aujourd’hui les pactes sociaux à Madagascar et à la Réunion comme au Mexique, en Guadeloupe et Martinique. Une logique technico – économique autour des infrastructures contre une logique écosystémique autour de l’environnement écologique. Ces deux logiques conditionnent la répartition du travail et la nature des infrastructures dans tous les secteurs (éducation, santé, tourisme, énergie, transport …) et par là même, les risques et les crises, et leur mode de régulation.

Selon une logique essentiellement technico-économique, la recherche scientifique développe des nouveaux outils, la loi normalise et régule les risques liés à ces outils, l’administration gère la prévention et la protection dans leur usage, l’expertise scientifique surveille et alerte, la communication généralise le mode de vie auprès d’une partie de populations considérées comme naïves.

Selon une logique écosystémique, la population dans son ensemble identifie les ressources de l’environnement écologique, développe des usages au regard d’un calcul risques / bénéfices, et adapte ces usages en fonction des situations, éventuellement des situations de crise. Elle brasse savoirs scientifiques et savoirs hérités dans ses décisions.

La superposition de ces deux logiques engendre des clivages dans les groupes sociaux et des forces entropiques : sous-exploitation ou sur-exploitation désordonnées, répartition inégale des infrastructures, diversités des standards de réalisation, conflits entre populations, par exemples.

A Madagascar, c’est l’identité qui est malmenée. A Madagascar, en effet, la situation extrêmement instable est mise sous cloche par les pouvoirs en jeu. L’héritage et les traumatismes de la colonisation sont encore présents dans les usages de la population malgache actuelle. Il en est ainsi des formes de servage, urbaines ou rurales, jusqu’aux risques généralisés de violence extrême. Par exemple, le 4 juillet 2022 une adolescente de 17 ans et son frère de 8 ans sont retrouvés mutilés dans un champ de Morondava. Fait qui n’est pas divers dans cette région particulièrement pauvre. Un plan réaliste de construction d’infrastructures essentielles allant de l’habitat aux énergies ne semble pourtant pas d’actualité. Au lieu de cela, on assiste à des discours étonnants pour avoir des girafes, des hippopotames et des lions … au standard des meilleurs parcs d’attraction.

L’identité malgache est pourtant en quête d’un développement syncrétique des savoirs et des techniques. L’acculturation est une cross fertilization. Il faut comprendre comment un chef de village répond aux besoins de sa population qui vit dans des conditions particulièrement indigentes. Il faut entendre, lors de la visite de l’École de formation des officiers de l’armée à Anstirabe, un positionnement patriotique légitime mais aussi une volonté d’échange démocratique. De nombreux acteurs de l’île sont en quête d’un modèle de développement de l’identité malgache en harmonie avec les défis géopolitiques et climatiques, les ressources, les moyens et les coopérations possibles. Des patriarches sont en quête de leurs origines, le regard tourné vers l’Indonésie, son Institut de Résilience Nationale, fondé en 2023, sa nouvelle capitale, Nusantara à 1400 km de Jakarta. Le musée de la Photographie ou la Fondation H d’Antananarivo en sont également des exemples. Ce modèle de développement n’est pourtant malheureusement pas le modèle actuel de l’usage des ressources et du développement des infrastructures.

De l’Indonésie à la Réunion et Madagascar, l’Anthropocène a maintenant démontré que les sociétés s’inscrivent dans des écosystèmes comme des éléments parmi d’autres et non plus hors des écosystèmes comme des usagers de droit. Les connaissances scientifiques ont mêlé au fil de l’eau des savoirs locaux et des savoirs expérimentaux, en biochimie concernant les médicaments, en géophysique concernant les volcans notamment. Les territoires peuvent être aménagés au regard des demandes et des besoins des populations locales avant de représenter un atout économique international. Le développement peut par exemple intégrer l’usage des Lamba de Madagascar et plus largement l’usage des cotonnades dans l’océan Indien, comme outils de prévention, de protection (pour la santé notamment), de résilience (usage en situation de catastrophe), de développement économique (valorisation locale des ressources et des économies) mais à condition que l’appropriation des usages et des savoirs ne déshérite pas certaines populations.

De nouvelles logiques de construction des modes de vie sont à inventer avec et pour les acteurs locaux. Logique patrimoniale : quelle valeur donner au patrimoine naturel et historique ? Logique scientifique : quel savoir intégré peut faire consensus ? Logique de progrès : quel développement et quel standard choisir ? Mais il manque aussi une nouvelle logique de société : un proverbe africain dit « La main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit » Cette position, volontaire ou par besoin de hauteur, pourrait faire l’objet d’un débat. Une feuille de route pour la régulation des risques et des crises, n’est pas comme un isolat placé à côté, avant ou après, les décisions sociétales, mais comme un élément intégré de la décision sociétale. Et les sciences sont avant tout porteuses des représentations du monde et de ce fait de logiques d’action des sociétés à débattre.

Conclusion : La France en première ligne face aux rivalités de puissance dans l’océan Indien

En conclusion, la proposition d’une stratégie globale de régulation des risques et des crises repose sur l’articulation entre des objectifs de Défense, de Diplomatie et de Développement et sur des orientations opérationnelles cohérentes, c’est-à-dire à la fois humanitaire, sécuritaire et partenaire à deux composantes clairement identifiées.

Ainsi la gouvernance des risques et des crises se décompose en deux orientations :

  • D’une part, une orientation stratégique tournée vers des objectifs de Défense, de Diplomatie et de Développement articulés et dont les cibles sont : Les intervenants et les populations ; Les infrastructures et les environnements écologiques ; Les structures sociétales et les valeurs de la Nation.
  • Et d’autre part, une orientation opérationnelle tournée vers un déploiement humanitaire, sécuritaire et partenaire utilisant des vecteurs de régulation à deux composantes : La composante de Sécurité Civile Humanitaire et La composante de Sécurité Défense pour la Protection.

Mais il y a des positionnements relatifs profondément ancrés à faire évoluer. La vision d’un ordre Mélien que ce dernier soit perçu comme incompressible ou considéré plus ou moins honnêtement comme désirable. A « La main qui donne est toujours plus haute que la main qui reçoit », on peut ajouter « L’enfer est pavé de bonnes intentions ». Comment aborder en commun la civilisation et le progrès ? Comment abandonner le goût de la supériorité qu’elle soit bien ou mal intentionnée ? Quel espace de syncrétisme est possible ?

L’océan Indien est à l’épreuve d’une régulation à tempérer. Peut-être en ouvrant le débat sur des problématiques transversales d’interdépendances telles que celles de la régulation des frontières, des migrations et des ressources, selon un nouveau paradigme culturel plus syncrétique ; ou celles de la régulation de l’espace mondial des influences par un savoir en lutte contre son instrumentalisation ?

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