MÉMO 3D – Le paysage mondial des risques

Remerciements au Général Richard Rakotonirina, Madagascar.

Alors que les repères traditionnels ont été submergés, emportés par les vagues violentes qui puisent leurs forces dans les grands bouleversements apportés par l’être humain, la nécessité de connaître les nouvelles configurations du monde s’impose de plus en plus. En effet, l’ère de l’anthropocène est celle de l’invasion massive de la signature d’homo sapiens qui tend à asseoir sa présence dans la nature qu’il refaçonne continuellement. Et quand le pouvoir de la main de l’homme agit sur la planète, cette dernière voit sa physionomie se modifier. Les actions humaines chamboulent le climat, agissent sur la biodiversité et les océans… D’où l’impératif d’avoir une certaine maîtrise de cette dynamique, celle de l’instabilité du visage du monde et de l’hyperconnectivité qui sature l’esprit d’informations, pour pouvoir naviguer et ne pas s’égarer.

Dans cette aventure qui est la quête de repères pertinents, la conscience de l’espace est un préalable. Connaître sa place et son importance à l’échelle cosmique invite à une modestie et ainsi briser les illusions que la mégalomanie, moteur des grands chamboulements, fait miroiter. Pour chasser les chimères qui nourrissent l’orgueil, on doit être sensible à l’appel à l’humilité qu’envoie la grandeur du soleil, source de toute vie terrestre et de la stabilité de tout le système solaire. Comprendre la TERRE, sa composition, est un passage obligé pour ensuite ne pas se perdre dans des exploitations aveugles des ressources, et atteindre la destination recherchée qui est la survie de l’humanité.

Le cerveau humain a cette capacité exclusive de créer, d’imaginer. La science-fiction, notamment, apparaît ainsi comme un moyen de prolonger la vision ou même de contribuer à bâtir le monde moderne. Quand la littérature, à travers la science-fiction, nous parle, les cadres dystopiques et utopiques qu’elle crée nous interpellent en nous donnant plus de lucidité sur le monde et sa complexité. On a trouvé et on trouve dans les œuvres littéraires dystopiques, un monde qui ne cesse de côtoyer la destruction, avec notamment les ravages écologiques. Et actuellement, avec l’entrée dans l’ère de l’anthropocène, la fiction se rapproche de plus en plus de la réalité. L’homme dépose sa signature sur la nature qui se trouve bouleversée, menaçant la survie de l’humanité. Les actions humaines ont généré, entre autres, des dérèglements écologiques, des perturbations technologiques, des bouleversements sociaux, des tensions géopolitiques.

La catastrophe écologique est une épée de Damoclès qu’on feint de ne pas voir jusqu’à ce que sa pointe commence à effleurer les têtes. C’est ainsi que des chefs d’État et de gouvernement ont tenu à ce que le monde voit les menaces qui pèsent sur un nombre considérable de pays, sur lesquels tombent les conséquences désastreuses des actions humaines qui mettent en danger l’existence de certains États insulaires, la biodiversité et les ressources qui assurent la survie. Johan Rockstrom a ainsi défini les frontières planétaires et a relevé neuf processus environnementaux avec chacun une limite à respecter, car la dépasser serait un pas vers la concrétisation de la menace écologique.

La révolution numérique refaçonne également le monde, pris dans le développement technologique qui, en plus d’acquérir plus d’intelligence à même de remplir un nombre conséquent de tâches, perturbe l’ordre ancien. Les données, produits de cette nouvelle configuration marquée par l’avènement du BIG DATA, sont maintenant des ressources précieuses, des moyens de domination. Et c’est l’humanité, les sociétés, qui sont constamment perméables à ce déluge et à sa puissance qui a le pouvoir de modifier des cultures. Ainsi s’explique la place centrale occupée par le numérique dans les rivalités géopolitiques.

Tout cela redessine alors les configurations géopolitiques et on assiste à un éclatement représentatif des instabilités où s’affirme la complexité, un multivers constitué par les alliances et les différentes rivalités qui en résultent. Les conflits internationaux, qui se réglaient alors sur les champs de bataille, se déroulent maintenant sur d’autres terrains que sont le cyber, l’information ou l’espace. On est alors, selon les Forces Armées françaises, plongé dans un paradigme qu’elles ont baptisé CCA/C (Compétition, Contestation, Affrontement/Confrontation). De nouveaux paramètres sont alors à considérer, car le terrain et les armes ont changé. Les repères traditionnels sont ainsi rasés, ne laissant qu’une instabilité caractérisée par la fluidité, la complexité et l’imprévisibilité (VUCA). La maîtrise du numérique est plus que jamais une nécessité.    

Mais ce monde est toujours aussi meurtri à divers endroits où des gouvernements échouent dans leur lutte contre la pauvreté. Souffrant d’un état précaire difficilement surmontable, ces pays vivent en permanence dans une atmosphère de crise où le climat est toujours propice aux divers maux sociaux. Cette situation engendre alors d’autres symptômes comme des conflits meurtriers dans lesquels les ressources minières et naturelles sont les pommes de discorde, un drame dans lequel les régimes politiques, kleptocratiques, sont parmi les principaux acteurs du pillage. Et c’est alors la prospérité économique qui reste hors de portée.

Tout cela affiche différents visages de l’anthropocène qui peut aussi se manifester sous l’une de ses faces qui est le Thanatocène. Car depuis que c’est l’homme qui façonne le monde, il a privilégié la guerre pour assouvir une tendance mimétique où on désire ce que l’autre désire. Chaque territoire est ainsi un champ de bataille en acte ou en puissance. La découverte du rôle du striatum dans l’éclosion du désir pourra peut-être un jour aider à réprimer les instincts meurtriers. Mais pour l’instant, les militaires n’ont plus le monopole des conflits armés et les armes connaissent une métamorphose : leur nature belliqueuse peut s’incruster dans n’importe quel secteur. Et cela est aussi stimulé par le facteur technologique et son développement incoercible.

Dans cet environnement hostile, la recherche du bonheur n’a pas quitté l’homme. Un indicateur est apparu au Bhoutan : le Bonheur National Brut (BNB) qui évalue, comme son nom l’indique, le bonheur d’un peuple en considérant des données économiques, sociales, culturelles et environnementales. Avec la persistance des soucis économiques cependant, le BNB a du mal à s’affirmer. Mais ses idéaux vont aussi se manifester dans d’autres utopies.

En septembre 2015, les Nations Unies ont dévoilé les 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) dont l’ensemble résume le souhait d’une planète protégée et prospère, dans laquelle la pauvreté et les guerres sont vaincues. Mais l’année 2030, celle qui est visée par ce plan, se rapproche et on n’a atteint, selon les derniers rapports, que 12% de ces objectifs. Les transformations nécessaires à leur concrétisation sont aussi au cœur de certaines réflexions.

Kate Roworth a ainsi émis la théorie du donut. À l’instar de ce beignet qui se présente sous la forme d’un cercle avec un trou central, la planète a aussi une faille représentée par ceux qui n’ont pas le privilège de bénéficier d’une vie décente, avec les besoins essentiels satisfaits. Et comme le donut qui est bordé par un cercle extérieur, la planète a aussi ses limites, un plafond écologique dont le dépassement ne sera pas sans conséquences environnementales. 

Pour pouvoir affronter cette situation inédite, une autre voie, située entre le pessimisme de la dystopie et l’optimisme de l’utopie, peut être empruntée : celle de la protopia. Emprunter ce chemin, c’est suspendre sa quête immédiate de perfection pour suivre une trajectoire pragmatique et progressive dans laquelle chaque étape compte.  

Étant donc maintenant secoués par ces renversements des paradigmes traditionnels, retrouver l’équilibre, dans cette ère VUCA, passe donc par un réexamen des dogmes économiques et sociaux classiques. Le credo de la croissance et du profit doit, au moins, renoncer à son monopole pour donner de la place aux questions écologiques. Les préoccupations climatiques doivent ainsi être intégrées dans les recherches scientifiques et techniques.

Les pays touchés par le sous-développement doivent aussi passer par cette étape pour préserver les ressources qui pourraient assurer la survie. Et pour pouvoir naviguer dans ce monde submergé par l’océan du numérique, ils doivent ainsi ne pas manquer d’acteurs du développement technologique. L’éducation doit donc aussi négocier un tournant, une révolution qui prendra en compte ce fait que le monde tourne à l’heure du digital. L’intégration des connaissances et compétences relatives au numérique est alors, maintenant, une nécessité.

L’époque actuelle est le produit d’un grand chamboulement. Pouvoir y naviguer exige, de ce fait, une mutation où la conscience de la complexité du monde, de ses ressources finies, pèsera dans les actions qui ne doivent pas compromettre l’hospitalité de la Terre. L’humanité, en plus d’être connectée, doit ainsi être réconciliée avec la nature.

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