Une approche historique, sociétale et Psychologique.
Courtesy to Maryline Cannou, Laboratoire CERMES3, UPCité.
QUESTIONNEMENT, Lavage de cerveau, vers une crise majeure ?
La construction sociale est le phénomène social et psychologique par lequel des phénomènes observables sont caractérisés selon des catégories de pensées qui sont négociées dans chaque société (bien et mal, vrai et faux, beau et laid …) et font l’objet d’un pacte social. Les phénomènes peuvent être définis scientifiquement et ont ainsi le statut de faits avérés, tandis que leurs caractéristiques sont identifiées dans le cadre d’un consensus sociétal. On peut donc analyser un phénomène objectivement et définir ses propriétés, comme l’étudier socialement et identifier ses caractéristiques. Le mariage, union de deux personnes, peut s’inscrire comme une pratique laïque ou comme une pratique religieuse. La violence, exercice d’une action contraire au vivant, peut s’inscrire dans une pratique sécuritaire ou dans une pratique délinquante. Le mariage comme la violence sont pour autant des phénomènes réels.
L’analyse critique de la construction sociale consiste alors, d’une part, à définir un phénomène scientifiquement, et d’autre part, à étudier les catégories de pensées qui servent à l’identifier (e.g. laïcité, religion, sécurité, délinquance). Les analyses de la construction sociale peuvent indûment amener à croire que les phénomènes sont relatifs. Il importe donc de distinguer la définition d’un phénomène et son identification sociale, de façon à interroger la construction sociale et non l’existence du phénomène. La construction sociale est un processus qui structure une société, ses pratiques, ses mœurs, ses interdits et ses lois. L’histoire a porté les catégories de pensées des lumières et structuré des démocraties comme elle a porté les catégories de pensées des populismes et structuré des totalitarismes.
L’histoire contemporaine porte-t-elle pour le 21e siècle, une construction sociale d’un nouveau genre, différente de celle du siècle des lumières, différente du siècle des populismes ? Peut-on parler d’un nouveau siècle relativiste et cynique ? Son moteur est-il une guerre informationnelle forcenée qui se déploie dans la société (familiale, sociale, territoriale, nationale, internationale) ? Une guerre informationnelle délétère. Ce siècle est-il ce qu’Hannah Arendt semblait annoncer en écrivant « qu’on a fréquemment remarqué que le résultat à long terme le plus sûr du lavage de cerveau est un genre particulier de cynisme – un refus absolu de croire en la vérité d’une chose, si bien établie que puisse être cette vérité. Or, le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel – et la catégorie de vérité relativement à la fausseté qui compte parmi les moyens mentaux de cette fin, se trouve détruit. ».
Dans les termes d’Hannah Arendt, le lavage de cerveau est-il à un tel niveau d’intensité dans les communications sociales qu’il suscite et maintient un relativisme cynique généralisé ? Quelles sont les formes contemporaines de manipulations informationnelles ? Comment provoquent-elles des tensions à la racine d’une crise majeure ? Le risque de crise n’est-il pas celui d’une crise profonde des démocraties jusqu’à leur basculement ?
Cet article propose une analyse en deux temps d’une forme contemporaine de construction sociale à haut potentiel de crise démocratique. Un premier temps porte sur un exemple d’héritage historique forgeant un contexte de forte sensibilité à la radicalisation. Un second temps étudie les sources de vulnérabilités sociétales, risques psychosociaux et risques cognitifs, vecteurs de radicalisation. La conclusion met en lumière les potentiels de crise majeure liée à la radicalisation des populations et propose une synthèse prospective. L’hypothèse est celle d’une amplification et d’une instrumentalisation du contexte historique et des vulnérabilités sociétales par les moyens d’une guerre informationnelle. La visée étant la déstabilisation, l’emprise et la domination dans les rapports de forces des acteurs, sociaux comme étatiques, conduisant à des basculements de gouvernance. La perspective est celle d’un scénario de crise des démocraties. L’urgence démocratique est celle d’une stratégie de résistance et de développement de la santé globale.
METHODE, RESCUR, des Ressources Scientifiques d’Urgence
Constatant l’importance du soutien scientifique à l’information, le Think Tank RESCUR a conduit cette analyse dans le cadre de ses activités. La démarche RESCUR est celle de l’information documentaire et de terrain suivant une méthodologie cadrée par les techniques scientifiques d’enquête.

La prospective se fonde sur une représentation des processus et des événements de crise, liés à l’entropie (l’imprédictibilité d’un système) et à une cinétique allant du débordement des ressources aux désastres. La surprise mettant en échec la gestion planifiée d’urgence, la trop grande acceptabilité sociale des événements réduisant l’action, et les limites de l’improvisation et de la résilience dans la régulation des crises conduisant finalement aux catastrophes et à l’enkystement de leurs impacts. La régulation des crises est avant tout une manœuvre stratégique sur le long terme.
RESULTATS, Instrumentalisation, le tracé d’une surprise stratégique

Un contexte historique sensible à la radicalisation idéologique
Nous prendrons ici comme exemple de contexte historique sensible, le cas de la religion musulmane et en particulier des racines de l’islamisme violent. Cette étude de cas a pour finalité de montrer comment des constructions sociales ancrées par l’histoire mettent en place peu à peu des catégories de pensées propices à la radicalisation violente. D’autres cas montrent des constructions sociales similaires. On peut citer l’hérésiologie du christianisme, le colonialisme, l’eugénisme ou encore le suprématisme et les populismes.
Le contexte historique sensible de la religion musulmane peut être discerné dans certains vecteurs de ses fondations. En premier lieu, les écoles de jurisprudence qui régissent les pratiques rituelles et les relations sociales et sont incarnées principalement par les comités de prévention du vice et de promotion de la vertu, ainsi que par les imams, ouléma et mollah fondamentalistes. Le fondamentalisme provoque une compétition rigoriste violente entre sunnisme et chiisme qui court à travers les siècles. Le colonialisme islamique a quant à lui porté le déploiement guerrier de la religion musulmane à partir de son territoire d’origine, l’Arabie, tandis que le populisme frériste a infiltré la lutte contre le colonialisme militaire et culturel christianique. Les barycentres des racines islamistes sont le pôle égyptien porteur de la confrérie des Frères musulmans, le pôle arabique parent des salafismes, le pôle syro-irakien héritier des califats omeyades et abbassides, le pôle iranien croyant du mahdisme et le pôle turko-pakistanais partisan du salafisme combattant.
Les trois vecteurs d’islamisme violent qui ont profité de ce terrain sensible sont Al-Quaida, DAESH et les Fédayins.
La mosaïque des populations musulmanes rassemble une communauté de plus d’1,5 milliards de personnes (1/5e de la population mondiale). Elle se répartie sur plus de cinquante territoires nationaux dont 212 millions en Indonésie, 184 millions en Inde et 174 millions au Bengladesh. Le couloir sahélo-saharien représente plus de 220 millions de musulmans et l’Iran plus de 80 millions. La déconstruction de cette mosaïque culturelle par la parcellisation des territoires aux XVIII et XXe siècle exacerbe le besoin anthropologique d’unité des sociétés. C’est à partir de ce besoin que les régimes (théocratiques, fréristes et salafistes) et les idéologies (séparatistes, expansionnistes et djihadistes) se reconstruisent sous l’angle radical et violent avec le support des comités pour la prévention des vices et la promotion de la vertu.
Toutefois, le fil historique rappelle que les causes les plus récentes ne sont pas pour autant les plus puissantes mais qu’un continuum de processus se tisse dans le temps long jusqu’à l’actualité. La violence ne faisant que stimuler et ancrer davantage les dérives et les oppositions, déconstructions et reconstructions sociales ne peuvent s’établir que dans le temps long d’une recomposition culturelle. Si l’on invoque comme modèles les paradigmes de l’Histoire, la force nécessaire aux recompositions culturelles ne s’obtient qu’après les ruptures de crises existentielles généralisées (révolutions, guerres totales, catastrophes majeures).
Le tissage des menaces sources de crise, une sensibilité historique instrumentalisée
Le bilan historique est lourd. Un réseau de menaces s’est installé à partir des ramifications d’Al Quaida, de DAESH et des Fédayins, de l’Asie à l’Afrique, avec des émergences paroxystiques, du Mashreq à l’Afrique et jusqu’aux cellules Européennes terroristes, en 2006 en Syrie dans la construction d’un proto état islamiste en expansion en Afrique du Nord. Ces groupes islamistes se définissent comme des structures sociales totalitaires, déployées de façon volatile par opportunisme avec des visées prédatrices étayées par une violence extrême exemplifiée et projetée.
Leurs émanations actuelles dans le couloir sahélo-saharien, en extension du moyen orient au Yémen et sur la côte Est africaine, et dans l’Est asiatique, invitent à la prudence quant à la formation d’une Fédération Arabo-musulmane à double tranchant : un potentiel de déconstruction sociale et de recomposition culturelle des démocraties en faveur des totalitarismes ; un potentiel de déconstruction sociale et de recomposition culturelle à l’échelle mondiale comme le suggèrent les nouveaux socles internationaux de partenariats et notamment l’OCS ou les BRICS en faveur d’une troisième voie. Mais celle-ci est-elle libre de toute duplicité ?
L’instrumentalisation, un jeu d’amplification des vulnérabilités sociétales et des potentiels de crise majeure
L’instrumentalisation des vulnérabilités sociétales fait le jeu de la radicalisation. Celle-ci est un processus de développement psychologique et comportemental qui trouve son origine dans le recours à des jugements dualistes. Tout est question de besoin ou d’abandon, d’adhésion ou d’exclusion, de soumission ou d’opposition, de conformité ou d’emprise, d’aliénation ou de destruction, dont l’enjeu est de devenir l’acteur passif ou actif plutôt que le penseur de productions et de relations contributives à une résolution des dualismes.
Les états démocratiques ont leurs lots de cynismes aux allures suprématistes avec une répartition des richesses structurée par l’héritage et la captation des pouvoirs économiques et culturels sur la base de forces de production contraintes. Toutefois, cette structure relève essentiellement de la construction sociale et non de la nature des régimes démocratiques. Il s’agit donc d’un enjeu de déconstruction sociale et de recomposition culturelle, possible dans les républiques, indivisibles, laïques, démocratiques et sociales. Cette possibilité n’existe pas dans les régimes totalitaires. Dans la compétition des régimes, la recherche de pouvoir passe par la déstabilisation du compétiteur par le jeu de la radicalisation engendrée par l’instrumentalisation des vulnérabilités sociétales. La radicalisation engendre des conflits sources de problématiques migratoires et de paupérisation, une réduction des ressources, la soumission de territoires, la balkanisation voire un renversement idéologique et un basculement de gouvernance.
La radicalisation est une source majeure de déstabilisation. Elle engendre conflit, migration, paupérisation, soumission de territoires, balkanisation, renversement idéologique et basculement de gouvernance. Elle fait le jeu des régimes totalitaires. Ceux-ci sont donc tentés de soutenir les processus qui la fondent.
Or la radicalisation repose sur deux processus internes aux personnes, le développement d’une idéologie radicale et le développement d’un comportement violent. Et ces deux processus sont catalysés par les vulnérabilités sociétales qui relèvent de processus de violences sociales externes aux personnes : les vecteurs idéologiques crisiques, l’intoxication informationnelle, la banalisation comme raisonnement, la duplicité et la prédation dans les relations sociales.
Les vecteurs idéologiques sont véhiculés dans les relations et les interactions sociales. Les discriminations même insidieuses, les séparations communautaires ou de genres, les exclusions des structures, de soin, éducatives ou culturelles, le brutalisme d’injonctions et de décisions institutionalisées, engendrent des souffrances psychologiques déstructurantes et désocialisantes, un sentiment d’injustice et d’abandon, l’incompréhension, le stress et l’anxiété, un défaut de compétence sociale, une défiance généralisée et finalement la rupture sociale
L’intoxication informationnelle repose sur l’usage exclusif de la banalisation comme raisonnement, le matraquage médiatique, les interruptions cognitives, l’usage excessif de déclencheurs et d’ascenseurs émotionnels, et de flashs paradoxaux. Les risques sont ceux de la confusion mentale et de l’hyper suggestibilité qui conduisent à l’obsession et la paranoïa.
La banalisation est un raisonnement spécifique qui s’appuie sur une parole, vidée de ses contenus symboliques, émotionnels et signifiants, dénuée de raisonnements logiques auxquels se substituent des tautologies et des associations sémantiques superficielles. Elle engendre ainsi des mécanismes de défense névrotiques voire psychotiques.
La duplicité est identifiable par les manœuvres de dénégation des faits, de minimisation et de disqualification, de démultiplication de données chaotiques, de recours systématiques à des banalités, de focalisation émotionnelle négative, et par la répétition de ces manœuvres.
La prédation peut se voir dans les formes planifiées de séductions forcées, d’auto – victimisations opportunes, de déni de compassion et de dénigrement social, finalisées par l’abus de confiance et la destructivité.
L’instrumentalisation consiste donc à promouvoir vecteurs idéologiques, intoxication informationnelle, banalisation, duplicité et prédation, engendrant la radicalisation, à des fins de déstabilisation des forces humaines et sociales des compétiteurs. Au regard des impacts psychosociologiques de ces processus et de leurs enjeux sociétaux, l’urgence est bien celle de la résistance et de la santé psychologique et sociale.

CONCLUSION La régulation des crises, une manœuvre stratégique sur le long terme

Les zones d’influence sont les territoires d’une instrumentalisation qui, à son comble, représente une guerre informationnelle dont un front a été ouvert en Ukraine dès 2014 mais dont témoigne la situation conflictuelle de nombreux états (e.g. Soudan, République Démocratique du Congo, Népal). L’OCS et AUKUS se livrent une compétition intense dont l’Europe fait les frais tandis que, au cœur des vulnérabilités, le Mashreq, l’Iran et l’AFPAK, le couloir Sahélo-saharien et l’Asie du Sud-Est se radicalisent et tentent de construire une zone d’influence indépendante.
Une fédération arabo-musulmane, prise entre violences sociales et obsessions idéologiques, est-elle un leurre, une troisième voie entre régime démocratique et régime totalitaire, ou une nouvelle puissance émergente ? Le tournant populiste États-unien et européen est-il un signal de radicalisation majeure et un moment décisif vers la crise des démocraties ? L’acceptabilité des nouvelles distances prises avec les savoirs scientifiques, les droits de l’homme et la responsabilité environnementale, est-elle en train de faire le jeu de la réduction des ressources, de la soumission de nouveaux territoires et de leur balkanisation, et finalement d’un renversement des gouvernances ?
Le modèle prospectif proposé représente la possibilité catastrophique d’une crise des démocraties jusqu’à leur renversement. Les stratégies compétitives et défensives sont-elles aujourd’hui suffisantes ? A l’horizon 2030, sommes-nous en train de nous assurer des moyens de remédiation ou de laisser se dérouler la crise jusqu’à la catastrophe ?
L’urgence de résistance et de stratégie de santé globale, nécessite de composer une nouvelle partition entre des pôles en tension. Il n’est plus question de Heartland et de Rimland, ni même de choc des civilisations. Le Soft power s’est métamorphisé en guerre informationnelle. L’époque contemporaine ouvre les portes des guerres civiles (idéologiques) mondiales contre des guerres justes (conformes au droit international) dans un espace en proie au désordre. Le plateau d’échec a été remplacé par un plateau de go que les acteurs ont investis en ordre dispersé pour dessiner un réseau d’alliances 3D* opportunistes. Il est temps pour les démocraties d’entrer dans le jeu.
* Malgré les difficultés de maîtrise de cette approche systémique de Défense, de Diplomatie et de Développement (3D) – approche qui a connu des revers en raison notamment des silos structuraux des institutions de l’époque, celle-ci montre son efficacité dans la péréquation des forces compétitrices qu’elle a produites.

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