MEMO 3D – GUERRE A GAZA ET SOUS – TRAITANCE DE LA SECURITE AU SINAÏ, VERS UNE TRIBALISATION DE LA PENINSULE ?

Remerciements à Estelle Aubert, UPCité.

Une économie Égyptienne à la merci des conflits actuels

La crise économique égyptienne est profonde et structurelle. Cela fait des années que le pays s’endette, que l’inflation ne descend pas en dessous des 35%. Les autorités savent qu’elles ne peuvent plus compter sur deux sources historiques de revenus pour le pays – le canal de Suez, et le tourisme. La crise du Covid, la guerre en Ukraine et enfin l’embrasement du Moyen Orient, ont ravagé le secteur du tourisme. Depuis le début de l’année 2024, les recettes de l’État apportées par le canal de Suez ont chuté de 50% à cause des attaques houthies en mer Rouge qui empêchent le passage du commerce maritime. Mais les effets de la guerre à Gaza ne se limitent pas au commerce et au tourisme. Le pays partage 12km de frontière terrestre avec la bande de Gaza, à l’est de la péninsule du Sinaï. La péninsule est inévitablement le théâtre de déplacement de population fuyant les combats depuis Gaza vers l’Égypte ainsi qu’un lieu de passage pour les convois humanitaires. La sécurité du Sinaï fait l’objet d’accords de coopération entre l’Égypte et Israël, dont la bonne application est contrôlée par la Force Multinationale d’Observateurs au Sinaï (MFO) garante du maintien de la paix dans la péninsule.

La Force multinationale et observateurs (FMO) est une organisation internationale de maintien de la paix, créée en 1981 après les accords de paix entre l’Égypte et Israël, connus sous le nom des Accords de Camp David. L’accord prévoit un découpage du Sinaï permettant de créer une frontière sécurisée et surveillée entre Israël et l’Égypte, avec des zones démilitarisées et d’autres où des forces restreintes sont autorisées. La MFO assure l’observation de cet accord de paix pour prévenir de la reprise des conflits entre les deux États.


Toutefois, le déplacement massif de réfugiés gazaouis ravive des tensions entre les deux États.

Carte des zones de sécurité au Sinaï, indiquant les zones de présence militaire égyptienne et israélienne, ainsi que les bureaux de la Force multinationale et d'observateurs (MFO) dans la région.

Répartition des forces armées nationales et présence de la MFO dans la péninsule (Source : mfo.org)

Ibrahim Al-Organi, l’homme d’affaire du Sinai chargé de la « sécurité » aux frontières de gaza

Pour contrer l’afflux massif de réfugiés gazaouis vers l’Égypte, le président Abdel Fattah Al Sissi a fait le choix de sous-traiter une partie de la sécurité aux frontières à l’homme d’affaires égyptien Ibrahim Al-Organi.

Abdel Fattah Al-Sissi est un militaire et président de l’Égypte depuis 2014. Il est élu après la destitution – par l’armée – du premier président démocratiquement élu après les printemps arabes : Mohamed Morsi (2012-2013). Al Sissi a depuis concentré les pouvoirs et a éliminé toute opposition lui permettant de cumuler les mandats.

Ibrahim Al-Organi, intronisé par le régime d’Al-Sissi à la tête d’une nouvelle Union des tribus dans le Sinaï, il est une personne extrêmement controversée en Égypte. Ancien repris de justice pour enlèvement et contrebandes, il a fait fortune en investissant massivement dans des infrastructures dans le Sinaï au travers 8 compagnies dont une joint-venture avec le Ministère de la Défense : Le conglomérat industriel The National Services Projects Organization (NSPO). L’homme d’affaire s’est alors rapproché du pouvoir via le Service de Renseignement Général.

Le site Middle East Eye révèle en janvier 2024 qu’une ONG internationale a été victime d’extorsion à la frontière, en étant prélevée jusqu’à 5 000 dollars pour le passage de chaque camion d’aide humanitaire à destination des Gazaouis. L’organisation caritative a déclaré que l’argent était versé à titre de « frais de gestion » à une société affiliée à Sons of Sinai, une entreprise appartenant à l’homme d’affaire Ibrahim al-Organi.

De plus, une enquête menée par l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) et le média égyptien indépendant Saheeh Masr révèle dans un même temps que des intermédiaires vendaient des autorisations de sortie à des prix allant de 4 500 à 10 000 dollars pour les Palestiniens. L’Égypte nie tirer profit de ce commerce à la frontière de Rafah. Dans une déclaration publiée le 10 janvier, le chef de l’Organisme général égyptien de l’information, Diaa Rashwan, a rejeté ces « allégations infondées » et Abdel Fattah al-Sissi a accusé Israël de bloquer les camions du côté gazaoui de la frontière de Rafah. 

L’une des entreprises qui seraient impliquées dans la vente de ces autorisations de passage est Hala Consulting and Tourism, une agence de voyage égyptienne appartenant une fois de plus à Ibrahim al-Organi. Elle a été choisie en 2021 par le gouvernement pour « assurer le transport des voyageurs à destination et en provenance de la bande de Gaza ». La seconde entreprise impliquée dans ces extorsions serait Misr Sinai, la joint-venture entre Organi et le Ministère de la Défense. Il semble donc évident que l’homme d’affaire œuvrant pour le gouvernement égyptien au nom de la sécurité des frontières, tire grandement profit de la guerre à Gaza.

Les retards d’approvisionnements humanitaires font débats dans la communauté internationale. Israël a également été accusée de bloquer l’aide alimentaire à Gaza et les deux chefs d’états n’ont cessé de se renvoyer la balle. Pour noyer ces accusations et réaffirmer son rôle de médiateur entre Israël et le Hamas, le 27 octobre dernier le président égyptien a proposé une trêve de deux jours dans la bande de Gaza pour y libérer des otages retenus dans le territoire palestinien.

Vers une tribalisation du Sinaï et une faillite de l’État Égyptien ?

La tribalisation désigne le processus de structuration d’une société ou d’un groupe sur des bases ethniques ou communautaires pouvant tantôt être vu comme un signe de vitalité sociale, tantôt comme un risque de fragmentation et de repli communautaire.

Le 1er mai 2024, l’homme d’affaire a refait parler de lui lorsqu’il s’est rendu à Ajgra (ville du Sinaï) pour annoncer “la création d’une toute nouvelle Union des tribus arabes ». Il venait alors d’être mandaté par le président Al Sissi pour diriger les travaux d’une “ville nouvelle” dans cette même localité, quisera baptisée Madinat Sissi, ou Sissi-Ville. Sa proximité avec le gouvernement ainsi que les nombreux marchés acquis questionnent.

Son origine tribale avait profité au pouvoir en 2014, en menant un groupe militarisé de soutien à l’armée égyptienne dans ses opérations contre daesh, et son assise dans le Sinaï aujourd’hui adoubé par Al Sissi fait penser que sa position tribale aidera de nouveau l’armée dans la gestion des réfugiés palestiniens. Ce choix assumé du pouvoir attise des critiques de l’opposition. Hamdeen Sabahi, ancien candidat à l’élection présidentielle et chef de file du Parti nassériste dénonce l’aspect “réactionnaire“ de vouloir régler les problèmes par un “retour aux liens tribaux”. Le journaliste égyptien exilé Omar Samir fait même une comparaison avec « la montée de milices sur le modèle des Forces de soutien rapide de Hemet » au Soudan et le risque de “tribalisation“ à l’origine de la faillite de l’État soudanais. En effet, le putch de 2019 au Soudan a entrainé un vide sécuritaire qui a renforcé des violences tribales déjà présentes, souvent liée à l’accès aux ressources naturelles. Des manifestants prodémocratie accusent la direction militaire soudanaise d’exacerber les tensions ethniques dans l’État du Nil Bleu en favorisant certaines tribus. Une situation qui s’apparente en effet à la relation privilégiée du président Égyptien avec le chef tribal Ibrahim al-Organi. En Afrique du Nord, (comme au Moyen Orient et en Asie centrale) l’identité tribale reste très présente et tient un rôle clé dans l’organisation de la société et les processus de décision. Si un État segmenté n’empêche pas l’émergence d’un pouvoir centralisé, les tribus prennent d’autant plus de place en période de contestation politique. Leur instrumentalisation par le pouvoir central peut entrainer de violents conflits entre tribus mais aussi la faillite de l’État, à l’image du Soudan.

Au Soudan, la structure tribale reste une réalité sociologique et anthropologique importante, malgré les progrès en développement et modernité dans les villes. La tribu continue de jouer un rôle majeur dans la formation des comportements, y compris politiques, et influence le processus politique. Selon Abdu Mukhtar Musa, professeur de sociologie politique à l’Université d’Omdurman au Soudan, cette situation s’est intensifiée sous le régime du Mouvement islamique, en raison de la politisation des tribus et de l’ethnicisation de la politique.


Comme évoqué précédemment, la situation économique de l’Égypte est désastreuse, le climat social se détériore et la guerre à Gaza entraine un afflux de réfugiés et un sentiment de perte de contrôle sur le maintien de la sécurité au Sinaï. Par son rapprochement avec Al-Organi le président Égyptien semble se préparer à l’éclatement d’une révolte sociale inévitable. Le politologue Maged Mandou analyse par ailleurs le projet de la nouvelle capitale Égyptienne « Sissi-ville » comme un moyen pour le président de se tenir à distance d’une potentielle révolte et être en mesure de mieux la réprimer. Entretenir de bonnes relations avec Al-Organi en lui offrant des marchés, lui permettrait de s’assurer la protection de la Nouvelle Union des Tribus du Sinaï dirigé par l’homme d’affaire. Par ses multiples entreprises et ses activités de « gestion de la sécurité », cette union tribale pourrait prendre beaucoup d’ampleur dans les prochaines années à la fois économiquement, politiquement et militairement. Son développement mérite donc une attention particulière tant il est révélateur de l’avenir de l’Égypte d’Al-Sissi.


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