MEMO 3D – APPROCHE PSYCHOLOGIQUE ET ANTHROPOLOGIQUE DE LA VIOLENCE

Courtesy to Maryline Cannou, UPCité.

Brutalisation politique et societale, Poser un cadre à la violence, cadrer la violence par la justice.

Je propose ici une analyse issue de l’anthropologie et de la psychologie. Elle invite à penser les usages de la violence à partir d’un cadrage lucide de la violence et de son usage, prenant en compte les impératifs humains et sociétaux, pour ouvrir une voie de régulation collective et mesurée de la violence.

L’argument du mensonge

Dans le mot violence, il y a la racine VIS, qui signifie en latin « puissance » ou « force ». Elle est la force en action, et par extension, la force exercée contre quelqu’un ou quelque chose de façon abusive. En cela, la violence est « l’argument du mensonge » (Volney, 1791, Ruines, Méditations sur les révolutions des empires.). La puissance argumentative sans violence doit en effet être suffisante car, si elle est raisonnable, elle l’emporte sans violence, et, si elle ne l’emporte pas ainsi, c’est qu’elle est déraisonnable. La violence est l’argument du mensonge au détriment de l’argument des faits. Toutefois, la violence, en tant que force en action, peut s’avérer nécessaire quand elle répond à la violence abusive. Dans les cas extrêmes, pédophilies, mutilations sexuelles féminines, criminalités organisées, maltraitances ou tortures individuelles ou systémiques, privations des droits fondamentaux, déclaration et action de guerre unilatérale, dans ces cas extrêmes donc, « la justice ne s’applique pas entre puissance inégale » selon l’ordre exposé par les Athéniens au peuple de l’île de Mélos aux alentours de 400 avant JC. C’est l’ordre dit Mélien. On peut y ajouter l’ordre des intérêts. La justice ne s’applique pas au dépend des intérêts particuliers.

La violence devient une force exercée contre quelqu’un ou quelque chose pour soumettre, contraindre ou obtenir quelque chose, ce qui peut être interdit ou légitime. Il ne s’agit plus d’abus mais de légitimité. En droit pénal, la violence non légitime et condamnable est « le fait d’agir sans le consentement de la personne intéressée », « un acte d’agression commis volontairement à l’encontre d’autrui sur son corps ou sur ses biens », et/ou « un acte de rudesse volontairement commis aux dépens d’une personne ».

Face aux nombreux cas de violence interdite, non extrêmes, la racine VIS, force en action, place au cœur du questionnement le cadre de ces interdits à sanctionner et des légitimités à consentir (pour les forces de l’ordre, les soins de santé, les contraintes éducatives, les codes civiles, etc.). L’usage de la force en action devient graduellement accepté, acceptable, condamnable, sanctionnable ou intolérable.

Robert Badinter a montré la voie d’une mesure bien tempérée de la violence en fixant deux limites à ne jamais franchir : le droit à la vie et le droit à la dignité entendue comme l’intégrité matérielle et symbolique de la personne. Dans ce cadre, la légitimité et les interdits sont élaborés à différents niveaux.

Au niveau individuel, chacun négocie avec sa propre violence d’humain. La régulation de ses pulsions peut se faire par l’autocensure, par un dérivatif, par exemple sportif, par une transposition d’énergie, par exemple dans la parole et le travail. L’ensemble constituant un contrôle de soi.

Au niveau collectif, les groupes sociaux négocient l’usage de la force, modéré et ordonné selon leurs croyances et leurs normes qui fixent leurs us et coutumes.

Au niveau de la société, la loi établit les interdits et les légitimités de l’usage de la force selon un pacte social de gouvernance par des institutions.

Il existe donc des limites incompressibles liées au droit à la vie et à la dignité, des limites d’usage, de l’interdit à la légitimité, selon le pacte social établi, et des limites d’us et coutumes négociés par les individus.

Un homme, une femme, « ça s’empêche » selon la formule d’Albert Camus dans « Le premier Homme », mais comment ?

Le général Lecointre confie, dans son livre « Entre guerres », les enjeux de cette négociation individuelle et collective. Son bilan intime expose avec courage et lucidité, la nécessité de la violence légitime, établie par le pacte social, et l’exigeant combat intérieur de celui qui doit l’exécuter jusqu’à tuer, sans faire défaut au droit absolu à la vie et à la dignité.

Il apparaît ainsi essentielle à toute société de poser clairement dans son fonctionnement ses cadres d’humanité et de justice, mais aussi, ses cadres de violences interdites et légitimes. Pour ne pas être en proie à la violence abusive, la société doit donc expliciter ses cadres de violence légitime et accompagner avec lucidité la force en action. Il en va de sa survie et de son humanité même.

Deux constats peuvent soutenir le discernement et la recherche de consensus, l’un anthropologique et l’autre psychologique. D’un point de vue anthropologique, faire société oblige à reconnaître les différences entre les morts et les vivants, entre les générations et entre les sexes. Du point de vue psychologique, faire société oblige à accompagner les étapes du développement et de la vie : l’accès à la sexualité, à la violence, à la reproduction, et à la mort.

La pleine et entière reconnaissance et prise en charge des impératifs anthropologiques et psychologiques est la condition du progrès de l’humanité. Il est toutefois difficile de comprendre et d’accepter les différences des vivants, des morts, des générations et des sexes. Il est délicat de discerner le scintillement dans le regard qui change, de l’enfance à la sexualité, de la sexualité à la violence, de la violence à la reproduction, de la reproduction à la mort.

Face à la confusion et aux débordements de violence dans les sociétés et entre les Nations, apparaît le besoin de défendre la reconnaissance courageuse et l’encadrement ciblé de la violence :

– par l’éducation et le soin comme par les sanctions,

– par les négociations comme par le respect du pacte social,

– et par le soutien comme par le contrôle des forces en action.

En un mot la violence légitime et la violence interdite peuvent devenir un sujet ouvert de concertation et de décision collective au sein de la société civile et de ses institutions.

Le plus grand danger serait d’ignorer la violence parce qu’il est difficile d’accepter qu’elle existe et qu’elle pose des questions existentielles de finitude, de solitude, de liberté et de sens, qui demandent du courage, cette calme stature dans l’adversité.

Si je regarde, de loin, l’horizon, il est rond et lisse, mais si je m’approche suffisamment, je vois surgir l’Himalaya. L’histoire donnent une perspective sur les courbures du temps mais l’échelle d’une vie donne la perspective des variations qui comptent dans la condition humaine à la mesure de chaque génération. Les surgissements récents de violence, Ukraine, 7 octobre, Iran, Soudan, territoires français ultramarins, maltraitances et pédophilies, féminicides, trafics criminels ne sont pas acceptables. Il me paraît essentiel de l’affirmer.

Quelques soient les sources et les atteintes aux biens et aux personnes de la violence, il peut être pertinent de mettre en lumière les problématiques majeurs de violence en articlant ses différentes dimensions pour les cibler.

La violence est donc d’abord graduée en fonction des représentations théoriques et concrètes des actes de violences. Cette gradation pose la question de l’interdit et de la légitimité qu’il faudrait expliciter clairement au moins dans ses bornes.

Le surgissement de la violence renvoie à la désinhibition banale ou explosive, aux usages tolérés ou soutenus et aux pactes sociaux libres ou autoritaires. Il importe donc d’accompagner de façon adaptée le contrôle de la violence dans chaque domaine, individuel, social et sociétal.

Et il importe également de se prémunir des inversions, du mensonge et de la confusion attachée à la violence qui envahit l’espace social depuis 25 ans, mêlant liberté et abus, bienveillance et domination, autorité et jouissance, sanction et punition. Cet imbroglio est le fruit des passions tristes à couvert, de l’envie à l’hubris.

Ainsi, la volonté reprend sa place comme axe de délibération suivant des orientations et des objectifs clairs et fermes.

– La prise de conscience courageuse des actes de violences contre les dénis et les complaisances.

– Le discernement attentif des violences assumées comme masquées modérant l’idéalisation humaine.

– L’attribution des responsabilités individuelles et collectives qui promeut le courage dans l’action adaptée.

– L’équilibre des régulations articulant santé, éducation et sécurité, force nécessaire à l’humanisme.

– L’acceptation négociée et renouvelée du pacte social, redonnant un pouvoir avisé au collectif.

– Le respect de l’Etat de droit démocratique et républicain, fil conducteur insécable de nos valeurs.

Sans accès à ces objectifs, le risque serait de voir la banalisation et l’hypocrisie l’emporter face à la violence : de la complaisance aux abus, des abus aux explosions, des explosions aux violences systémiques.

–          Les violences sociales nécessitent des prises de conscience et des cadrages.

–          Les délinquances nécessitent d’établir des limites fermes et des soins.

–          Les violences politiques nécessitent des usages négociés et renforcés.

–          Les criminalités nécessitent des condamnations incompressibles.

La dignité d’un homme et d’une femme est d’être maître de ses choix. Le respect de cette dignité est de leur en accorder la possibilité comme la responsabilité. L’enjeu est de replacer l’humain dans sa complexité au cœur de la société et d’agir avec probité et fermeté.

En ce sens, mes propositions sont de promouvoir :

–          Des campagnes d’information et de formation non thématiques mais par degré de violences.

–          L’intégration des repères interculturels et des événements internationaux à des fins d’équilibre des référentiels de violence.

–          Des campagnes d’information et de formation articulant les dimensions d’éducation, de santé et de sécurité.

–          Des positions claires et fermes en termes d’interdit et d’actions de protection contre les événements de violence.

–          La bienveillante par la communication non violente et l’exercice d’une autorité capable de sanctions excluant les punitions.

L’enjeu est celui de l’apaisement par la justice. Il s’agit de penser la violence par la justice et non plus par la dichotomie opposant les victimes et les coupables qui creusent les difficultés présentées. Penser la violence à partir de la justice, c’est promouvoir l’apaisement avec courage, c’est avancer vers la paix, parce qu’une société juste est une société apaisée.