SAVOIR-Stratégie Climat & Défense et Emploi des Forces à l’Horizon 2050

Courtesy to Xavier Bachelot, Secrétariat permanent Climat & Défense, ministère des Armées.

Introduction Générale

Le changement climatique s’impose comme un défi global majeur qui modifie profondément la sécurité internationale. Loin d’être une simple préoccupation environnementale, il est identifié par le ministère des Armées comme un amplificateur de risques et un multiplicateur de menaces. Face à l’accélération du réchauffement planétaire, qui exacerbe les tensions de toute nature et menace de faire éclater de nouveaux conflits, les forces armées doivent impérativement adapter leur organisation, leurs doctrines et leurs capacités opérationnelles.

I. Le Climat comme Multiplicateur d’Instabilité Géopolitique

L’analyse prospective met en évidence que les effets physiques du dérèglement climatique vont remodeler la géopolitique mondiale et créer de nouveaux foyers de crises.

* Accélération des chocs physiques : Le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) anticipe un réchauffement de 1,5°C vers 2030. Sans action drastique, le scénario le plus pessimiste (RCP 8.5) prévoit une hausse de 3,3°C à 5,7°C d’ici la fin du siècle. Cette trajectoire se traduit déjà par une multiplication par cinq des événements météorologiques extrêmes sur les cinquante dernières années.

* Stress hydrique et arme alimentaire : La raréfaction de l’eau provoquera des tensions majeures dans la bande sahélo-saharienne, au Proche et Moyen-Orient, au Maghreb et en Asie centrale. Les rendements agricoles chuteront dans plusieurs régions du globe, tandis que d’autres (Europe orientale, Amérique du Nord) pourraient en tirer un avantage stratégique, rendant possible l’utilisation de « l’arme alimentaire » dans les relations internationales.

* Perte d’habitabilité et migrations : Sous l’effet conjoint de la montée des eaux (océans Indien et Pacifique, Caraïbes) et de l’augmentation des chaleurs humides (seuil critique d’habitabilité atteint avant 2050 en Asie du Sud-Est ou en Afrique de l’Ouest), des déplacements massifs de populations sont inévitables. Ces migrations climatiques engendreront des tensions interétatiques et pousseront certains États à militariser la protection de leurs frontières.

* Nouvelles zones de compétition : La fonte de la cryosphère en Arctique ouvre de nouvelles routes maritimes et libère l’accès à des ressources inédites (minières, halieutiques), suscitant des convoitises et une conflictualité que les armées alliées devront principalement gérer. De façon contre-intuitive, le changement climatique amènera à une recrudescence d’opérations militaires dans les zones de grand froid.

II. Conséquences Directes sur l’Outil Militaire et l’Emploi des Forces

L’évolution du climat impose aux armées des contraintes d’engagement inédites et exige une résilience accrue de leurs moyens.

* Explosion des missions d’assistance (HADR) : La fréquence et l’intensité des catastrophes naturelles de grande ampleur satureront régulièrement les moyens civils de sécurité. Les armées seront structurellement sollicitées pour des opérations de secours aux populations sinistrées (HADR – Humanitarian Assistance and Disaster Relief) ou d’évacuation de ressortissants. La superposition de ces missions avec les crises sécuritaires traditionnelles fait peser un risque réel d’épuisement des capacités militaires.

* Vulnérabilité des infrastructures : L’élévation du niveau des mers, l’érosion et le risque de submersion menacent directement les bases et emprises de la défense. De lourds travaux d’adaptation seront indispensables, particulièrement pour les infrastructures portuaires et aéroportuaires. Les territoires d’Outre-mer nécessiteront des forces pré-positionnées et des capacités de redéploiement très réactives.

* Défis logistiques et physiologiques : L’impact le plus critique concernera le soutien de l’homme. Les besoins des troupes en eau, en alimentation et en énergie (notamment pour la climatisation) augmenteront drastiquement. L’inflation de cette manœuvre logistique imposera de concevoir des bases d’opérations beaucoup plus autonomes sur les plans hydrique et énergétique.

* Dégradation des performances matérielles : Bien que les équipements ne nécessitent pas une refonte totale de leur conception, leurs performances chuteront (réduction de la charge utile des avions par forte chaleur, usure prématurée des systèmes, agressions salines et houle affectant les navires). Le Maintien en Condition Opérationnelle (MCO) devra intégrer cette attrition accélérée et exiger une plus grande sobriété des équipements.

III. La Réponse Institutionnelle : Les 4 Axes de la Stratégie Climat & Défense

Pour répondre à ces immenses défis, le ministère des Armées s’est doté d’une feuille de route globale, structurée par un échelon de coordination ministérielle.

Axe 1 : Développer les connaissances et les capacités d’anticipation.

* Établir des cartographies précises des risques climatiques.

* Intégrer le paramètre climatique dans les travaux du renseignement militaire et de la prospective.

* Renforcer les partenariats avec les grands établissements de recherche scientifique pour fiabiliser la donnée.

Axe 2 : Engager une dynamique d’adaptation de l’outil de défense.

* Adapter les doctrines d’emploi, la formation et l’entraînement aux nouvelles conditions extrêmes d’engagement.

* Intégrer systématiquement le changement climatique dans la démarche d’acquisition capacitaire et l’adaptation des emprises.

Axe 3 : Poursuivre l’atténuation et la transition énergétique.

* Contribuer activement à la politique environnementale de l’État (atténuation des gaz à effet de serre, protection des écosystèmes, notamment en mer).

* Mettre en œuvre une stratégie énergétique misant sur l’éco-conception, tout en garantissant la primauté de l’efficacité opérationnelle.

Axe 4 : Intensifier la coopération.

* Fédérer les initiatives à l’échelle interministérielle, mais également dans un cadre interallié (OTAN) et international, à l’image des initiatives lancées au Forum de Paris pour la Paix.

IV. Orientations Prospectives et Facteurs Clés de Succès (RPIA)

Le document d’anticipation RPIA 2024 (Réflexion Prospective Interarmées) souligne plusieurs points d’inflexion nécessaires pour garantir le succès de cette transition à marche forcée.

* Préserver la singularité militaire face aux normes : La réglementation liée à la transition écologique ne doit pas paralyser les forces. Une contrainte normative aveugle risquerait d’affecter considérablement la capacité d’action des armées. Un équilibre strict entre ambition environnementale et exigences opérationnelles est vital.

* Anticiper dès le temps de paix : Le changement climatique requiert l’intégration du « temps long » dans l’action présente. Les chaînes de commandement doivent s’investir immédiatement dans des wargames spécialisés, des plans d’action locaux et la recherche technologique (notamment sur le soutien de l’homme) afin d’assurer l’opérabilité continue des forces à l’horizon 2050.

Conclusion
De la Vision Stratégique à la Déclinaison Opérationnelle

La prise en compte du dérèglement climatique par le ministère des Armées a désormais dépassé le stade de l’anticipation théorique pour entrer dans une phase de déclinaison opérationnelle. La traduction concrète des ambitions de la Stratégie Climat & Défense et de la RPIA s’illustre aujourd’hui par le déploiement des Feuilles de Route d’Adaptation aux Changements Climatiques (FRACC).

Chaque armée, direction et service a engagé une transition ciblée sur ses vulnérabilités et ses missions spécifiques.

* Résilience des infrastructures et autonomie : L’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) innove avec des projets de bases aériennes autonomes combinant énergie photovoltaïque et batteries. Simultanément, la Marine Nationale (MN) audite ses infrastructures côtières majeures, comme Toulon et Brest, face aux risques de sécheresse et de submersion.

* Adaptation des équipements et du soutien logistique : Le Service du Commissariat des Armées (SCA) concentre ses efforts sur l’adaptation des vivres et des tenues aux températures extrêmes. Dans la même logique, le Service de l’Énergie Opérationnelle (SEO) étudie la stabilité des carburants et le vieillissement des batteries à l’horizon 2030-2050, tandis que le Service Interarmées des Munitions (SIMu) déploie des capteurs thermiques et hygrométriques dans ses dépôts pour sécuriser les stocks.

* Préservation de la force humaine : L’Armée de Terre (ADT) fait de l’optimisation des espaces d’entraînement une priorité. Le Service de Santé des Armées (SSA) adapte sa doctrine de soutien médical, teste la résilience thermique des produits de santé et développe la télésanté pour réduire la mobilité des patients en opération.

Cependant, de nombreux défis restent à relever pour pérenniser ce modèle d’ici 2050. Le passage à l’échelle de ces expérimentations, notamment pour la généralisation des équipements de nouvelle génération, nécessitera des arbitrages budgétaires majeurs. Il conviendra également de combler les déficits d’analyse encore existants, comme la question complexe de l’hébergement des forces ou l’évaluation dynamique des risques d’inondation sur les emprises littorales.

En définitive, le succès de la stratégie d’adaptation des armées françaises ne reposera pas seulement sur l’innovation technologique, mais sur le maintien rigoureux de la dynamique des FRACC. C’est à ce prix que l’outil de défense garantira sa résilience et conservera sa supériorité opérationnelle dans un environnement climatique durablement dégradé.

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