Illustrations, Eve – Ange Specht
Récits, Maryline Cannou
Le mal – agissant
L’animal est partout, il est sang, il est vent, sang-vent de la pandémie, rouge nature, force de chauve-souris, œil torve de dragon. Il est colibri qui suce le dard de l’hibiscus, fend le ciel et chatoie de couleurs saturées.
Que devenons-nous pauvres mortels ? Des moires, des faits de pierre, des face-morts ou des peut-être-morts. Nos corps qui pleurent et savent le fil du destin tendu entre la vie et la mort, entre la mort et la mort.
Tout bascule dans un temps où nous ne pouvons rien désirer, où les sens s’enfuient. Il faut trouver comment rester là entre finitude, solitude, sans plus de sens et sans plus de liberté.
Jonathan
Il y a vingt ans ou peut-être moins, Jonathan quittait la France pour partir travailler en Chine. La Chine dont le cœur bat. Ses ouvriers et leurs habitations de ciment luttent au rythme de journées de labeur et d’abnégation. La cadence est furieuse. La vie s’abstrait du sale et du propre, de la faim et de la satiété, du repos et de l’effort, de la santé et de la maladie. La vie est travail, puis retrouvaille avec la subsistance ordinaire. Ses beaux logements neufs et élégants des résidences surveillées, ses belles routes qui s’élancent avec grâce vers les marchés pittoresques et les boutiques luxueuses. Toutes ses réjouissances qui se prévoient dans la discrétion de la nuit. L’ambiance est festive, dévergondée, libertaire. Le jour, tout est recadré. De la joie à la peine, la situation est contenue dans une dignité ancestrale et intemporelle. La chine est le pays du jeu de go. Son pacte social étaye un mode de vie tendu vers l’éternité. Des poches de vacances vibrionnent. Ici et là, leurs petits pions se placent et jouissent de leurs liens pour respirer ensemble la vie. La jeunesse et ses appétences se dissipent ainsi avant l’aube tandis qu’alentours, règne la force gracieuse de l’harmonie bien tempérée. Les petits pions, noirs et blancs, sont placés et seront resserrés avec autant de force que nécessaire, pour que ne s’insinue aucune ligne de rébellion, aucune faille vers le craquèlement de l’ordre établi d’une reproduction sociale d’acier bien trempé. Jonathan est parti vivre dans le bien d’un humanisme tenu fermement, loin du tumulte des passions, des hiérarchies et des individualismes. Contrôlé, il a le sens du contrôle. Bienveillant, il joue avec efficacité d’un soft power affirmé.
Mei Li
Elle aimait regarder la mer. Dans les écumes blanches. Le long des roches, les colibris dansaient. Foisonnant le spectacle de leurs menus frétillements. Des bulles qui pétillent et explosent. La mousse qui rampe et lèche l’âme. Elle aimait beaucoup regarder la mer. La belle, digne et respectée matrone, puissante, qui ne souffre pas, au-delà des mousses-écumes, là où la mer est lisse-loin, son teint pâle et chaud. Il y avait beaucoup d’émotions dans ses yeux, dans son regard qui faisait un pont avec la mer.
Peut-être que ses prunelles pleuraient et que ses larmes mouillaient l’eau. Peut-être que de l’écume blanche, de l’eau bleue, et des coquillages ne jaillissaient pas seulement le désespoir mais la nostalgie du pays.
Là-bas, tout est maintenu à l’ordre, entre crainte et respect. Il n’y a pas d’au-delà, pas de mort éternelle. Il n’y a pas d’ici-bas, pas de vie sacrificielle. Il n’y a pas de linéarisation du temps. L’ordre est une ronde de devoirs assumés, d’une génération à l’autre. L’ordre est une permanence. Il faut entrer dans la danse dont on ne sort pas vivant avec la mélancolie de cette certitude, face à la tragédie de cette boucle sans fin. Et ça cogne.
Et il y a comme un vague à l’âme qui roule dans les flots de la mer et parfois s’attendrit. Alors la beauté qui seule fait sens produit son bercement musical, son chant d’hypnose. Et Mei Li se noie dans la mer. Elle nage et s’éprend des tourbillons. Et dans ses yeux vacillent et tremblent les flammes blanches des lumières marines.
Alex
Le courage ne lui manque pas. Le goût des choses seulement lui fait défaut. Elles sont devenues si peu nombreuses ces choses qui ont du goût. Et il a si sûrement perdu les saveurs de la vie. L’actualité s’est teintée de violence, d’ineptie à peine apaisée par quelques éparses collations. Il mange peu. Il écrit un peu. Il lit beaucoup mais les sorties culturelles se sont faites rares. Il partage avec quelques amis de courts moments parfois artificiels. La vie a perdu son goût et son odeur. Alex est frustré et en colère. Pourvu qu’il puisse rester digne. Il a peur de perdre ses liens amicaux, ses soignants, ses quelques sorties rêveuses, sa maison. Mais surtout c’est l’effroi et la sidération devant le dernier âge qui arrive. L’effroi de ne plus pouvoir rester digne. Alors en toutes circonstances, il soigne et préserve sa belle apparence. Et il se pose les bonnes questions. Sa solitude incompressible qu’il porte depuis l’enfance. Sa mort trop proche et bien inévitable. Quelle signification donner à cela ? Quelle liberté choisir ? Alors, il décide de voguer en goélette. Toutes voiles à tout vent. Il sourit car il va échanger sa vie. Toute sa vie devenue solitude contre une vie devenue familiale. Il se réjouit de partir retrouver la proximité de ses enfants et de ses petits-enfants. Dans les éclats de lumière de la côte dentelée par la mer, Alex choisit une nouvelle maison. Et devant le sofa, il veut une cheminée.
Les grondés-punis
Dans le monde des enfants les choses sont simples. On ne peut rien faire. Les adultes décident de tout. Alors on imagine et c’est bien. On peut donner forme à l’invisible. On peut signifier la multitude. On peut cerner la menace. On peut tuer le mal. On peut faire le bien. Parce que d’abord, on est parti avec nos valises et on devait revenir. Après on est arrivé dans un hôtel et il n’y avait pas de place. Après on est allé chez mamie. Après on est allé dans la maison d’à côté. Après je suis restée chez tonton et tata. Après on est retourné chez mamie. Après on a trouvé une maison. Et une autre maison. On était toujours en voyage. Maintenant papa et maman se disputent toujours. On n’est jamais tranquille. C’est comme si on faisait n’importe quoi. Ce qu’il aurait fallu c’est attaquer la COVID et tuer tous ses virus. Et tout brûler. Et s’il le faut, tuer la terre et partir ailleurs. Parce que ça n’en finit pas. Et elle se moque bien de nous la maladie. Elle nous prend pour des crétins. On est tout nus, on a rien pour se défendre. Et elle et ses virus, ils nous tuent et nous tuent et nous tuent. Et on s’enfuit et on s’enfuit et on s’enfuit encore.
Moi, dans mon imagination, j’ai trouvé la solution et je suis content. Et ça m’énerve que les parents, ils parlent et ils parlent et ils veulent ci, et ils veulent ça. Et ils ne comprennent rien et ils font n’importe quoi. Mais je suis brave et fort. Et personne n’a besoin de me dire ce qu’il faut faire. Et je sais bien ce que je veux. Et en tout cas, c’est toujours mieux que de faire n’importe quoi.

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