SAVOIR – Qu’est-ce que la Sécurité Environnementale Globale ?

Une réponse de sécurité et de défense existentielles aux crises environnementales globales écologiques et sociétales

Courtesy to Amira Othman, Khadim Mbow, Maryline Cannou Specht, Université Paris Cité.

1. Catastrophes technologiques et catastrophes naturelles : interconnexion, interdépendance et crises systémiques

Loin de garantir une sécurité absolue, les développements technologiques peuvent paradoxalement amplifier risques et crises.

L’interconnexion croissante des infrastructures technologiques a considérablement amplifié l’ampleur potentielle des crises systémiques. Le concept de « système sociotechnique » développé par Hughes (1998) met en lumière la profonde imbrication de la technologie dans nos structures sociales et politiques. La complexité et l’interdépendance des systèmes technologiques rendent les sociétés particulièrement vulnérables aux accidents industriels et aux pannes d’infrastructures.

L’interconnexion croissante des systèmes informatiques a par exemple créé de nouvelles vulnérabilités face aux cyberattaques. L’attaque par ransomware WannaCry en 2017, infectant plus de 230 000 ordinateurs dans 150 pays et affectant des systèmes critiques, comme l’attaque du National Health Service du Royaume-Uni, a mis en évidence comment la généralisation de la dépendance aux technologies de l’information rend les infrastructures essentielles vulnérables aux attaques à grande échelle.

De même l’automatisation croissante dans des secteurs comme l’aviation ou l’industrie peut introduire de nouveaux types de risques. Les accidents impliquant le Boeing 737 Max en 2018 et 2019, liés en partie à des problèmes avec le système automatisé de contrôle de vol, illustrent comment la conception de nouvelles technologies, développées pour améliorer la performance et la sécurité, peuvent créer de nouveaux dangers, dans certaines circonstances en lien avec l’adéquation de la démarche de conception et de mise sur le marché.

Dans le même temps, les risques naturels peuvent déclencher des effets en cascade, transformant des risques circonscrits en crises systémiques complexes, technologiques, écologiques et sociétales, dites majeures.

L’accident nucléaire de Fukushima en 2011 illustre parfaitement cette dynamique d’interdépendances. Le tremblement de terre a initialement endommagé les lignes électriques, le tsunami subséquent a inondé les générateurs de secours, et la perte totale d’alimentation qui en a résulté a conduit à la fusion des réacteurs. Cette série d’événements a non seulement provoqué une catastrophe nucléaire, mais a également eu des répercussions sur l’économie et le gouvernement du Japon. Cet exemple montre comment une catastrophe naturelle peut engendrer une catastrophe technologique. La combinaison des catastrophes engendre des conséquences sur l’ensemble des structures d’une société, et, bien au-delà des impacts directs, des crises systémiques multidimensionnelles, des écosystèmes, des infrastructures de la production et des services, des transports, des communications, des habitats, de la santé, de l’éducation, de la sécurité, etc.

Finalement, le changement climatique met en lumière l’interdépendance des risques en plaçant le développement technologique, économique et sociétal à la source de catastrophes naturelles et technologiques, et de crises environnementales, écologiques et sociétales.

2. Crises sociétales : la trajectoire d’un monde d’insécurité et de contestation

Dans le contexte du changement climatique, les sociétés contemporaines sont caractérisées par une insécurité générale et l’émergence de mouvements de contestation sociale de plus en plus médiatisés et relayés. Tilly et Tarrow (2015), dans leur analyse des « contentious politics », démontrent que les mouvements de protestation surviennent souvent en réponse à des risques menaçant la stabilité socio-économique. Un exemple frappant est la crise des Gilets jaunes en France, qui a débuté en 2018 en réponse à une augmentation prévue des taxes sur le carburant. Ce qui a commencé comme une protestation lancée sur un réseau social contre une mesure fiscale spécifique s’est rapidement transformé en un large mouvement exprimant un mécontentement profond face aux inégalités socio-économiques et à la perception d’un décalage entre des élites politiques et le reste de la population.

De plus, les fluctuations politiques et l’émergence de nouvelles contraintes technico-économiques alimentent une incertitude croissante qui empêche les institutions et les sociabilités traditionnelles de s’accorder avec les espoirs des populations.

Dans de nombreux pays, cette dynamique est particulièrement visible avec la victoire de mouvements populistes qui ont gagné en importance. En Europe, le Brexit peut être interprété comme la résultante de perturbations similaires de l’action publique et des attentes des populations. Le vote en faveur de la sortie de l’Union Européenne en 2016 semble avoir été en partie motivé par un sentiment d’insécurité économique, une méfiance envers les institutions supranationales et une perception de perte de contrôle sur les questions d’immigration. Ce référendum a non seulement créé une profonde division au sein de la société britannique, mais a également remis en question l’efficacité des structures politiques pour adresser les préoccupations d’une partie significative de la population.

Le mouvement Black Lives Matter, né aux États-Unis en réponse aux violences policières contre les afro-américains, s’est rapidement propagé à l’international avec de nombreuses manifestations et débats sur un racisme systémique perçu dans de nombreux pays. De même, le mouvement rassemblant les activistes pour le climat, incarné par des figures comme celle de Greta Thunberg et par des organisations comme Fridays For Future, montre comment les préoccupations écologiques transcendent les frontières nationales et mobilisent tout particulièrement les jeunes générations.

La présence croissante de mouvements sociaux transnationaux illustre la nature globale des conflictualités sociétales contemporaines. Les mouvements populistes et activistes remettent en question non seulement les politiques, mais aussi les structures de pouvoir existantes et les modèles dominants de développement. Ils illustrent la manière dont les conflits sociétaux contemporains sont interconnectés, combinant des enjeux d’écologie, de justice sociale, et de gouvernance mondiale, et mettent au défi la capacité des institutions politiques à anticiper les risques et à se préparer aux crises, multidimensionnelles et complexes par essence.

3. La Sécurité Environnementale Globale : un paradigme de sécurité et de défense existentielles

Pour répondre aux multiples facettes des risques et se préparer à la complexité des crises, la Sécurité Environnementale Globale (SEG) propose un paradigme intégrant les problématiques environnementales globales et celles de sécurité et de défense existentielles.

Buzan et Wæver (2003) de l’école de Copenhague, parlent de « sécuritisation » de l’environnement. Les problématiques environnementales peuvent en effet faire l’objet d’une réponse sous l’angle prioritaire des préconisations de sécurité et de défense nationales et géopolitiques. On pourrait en miroir parler de « scientifisation » de l’environnement, dans la mesure où l’adaptation aux risques et la gestion des catastrophes peuvent faire l’objet d’une réponse sous l’angle de préconisations prioritairement scientifiques. Un jeu de pouvoirs est à l’œuvre, sécuritisation, scientifisation, économisation, politisation, etc.

Face aux crises majeures, pour ne pas prendre un parti plutôt qu’un autre et privilégier la construction d’un pacte social (Giddens, 1994), le paradigme de la SEG met en avant l’articulation de l’adaptation sociétale aux risques écologiques avec la préparation de sécurité et de défense, pas seulement nationales ou géopolitiques, mais existentielles, c’est-à-dire critiques du point de vue de la pérennité et du développement de modes de vie choisis.

Par nature les crises ne s’anticipent pas puisqu’elles sont chacune inédite. La réponse qui sera donnée à chaque crise ne peut être que préparée sur la base des contraintes que toute crise impose (e.g. entropie, rupture, surprise, effroi, chao, incertitude, conditions extrêmes, résilience) (Cannou Specht, 2009, 2012). Toutes les crises imposent en effet ces contraintes mais en les déclinant chaque fois de façon spécifique dans les systèmes technique, écologique, économique, sociétal, etc. qu’elles mettent à l’épreuve. Né de la nécessité de réguler des états, ou situations de crise chacune distinctive, qui se superposent et/ou s’enchaînent sur le long terme, le paradigme de la SEG invite donc à une analyse scientifique inter et pluri-disciplinaire des crises.

La préparation s’impose d’autant plus dans le contexte, aujourd’hui avéré, d’une démultiplication des crises en lien avec le changement climatique. Ainsi par exemple, depuis le 17 août 2024, l’Indonésie a officiellement déplacé sa capitale Jakarta à Nusantara dans une zone forestière. A l’horizon 2030, de nombreuses villes (capitales ou pas) vont vivre montées des eaux submersives, pollutions industrielles enkystées, instabilités économiques et politiques conflictuelles et pauvretés endémiques sur fond de catastrophes naturelles et technologiques interdépendantes.

Les situations de crises systémiques se démultipliant, la SEG propose de penser scientifiquement la préparation et la mise en œuvre coordonnées d’actions impliquant l’ensemble des acteurs de la société. Elle nous invite à anticiper une série de crises à réguler et traverser comme des systèmes complexes déréglés dont nous faisons partie intégrante, en intégrant des approches multi-acteurs représentatives des enjeux internationaux. C’est un appel à l’action collective, où chaque acteur, du citoyen au décideur politique, a un rôle crucial à jouer dans la construction d’un monde plus résilient.

4. Une préparation par l’adaptation dynamique et une préparation en double boucle

La SEG considère la sécurité et la défense existentielles comme l’ensemble des moyens capacitaires des acteurs et des sociétés pour s’adapter en profondeur, apprendre et se transformer de façon continue pour faire face aux crises majeures. La régulation des crises prend alors en compte de façon transversale la sécurité, la défense, l’adaptation, la préparation aux crises et la résilience.

Pour répondre à l’évolution rapide et complexe des crises, la SEG se tourne d’abord vers une « gouvernance adaptative », comme le proposent Lebel et ses collègues (2006). Un exemple illustratif de l’approche adaptative est la transformation de la politique énergétique allemande après la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011. L’Allemagne, qui dépend fortement de l’énergie nucléaire, a non seulement décidé de fermer progressivement toutes ses centrales nucléaires, mais a également lancé une transformation complète de son système énergétique connu sous le nom d’Energiewende. Cette transition énergétique implique une refonte fondamentale de la production et de la consommation d’énergie, mettant l’accent sur les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique.

Cette gouvernance adaptative permet de s’ajuster continuellement après chaque crise.

A cela s’ajoutent les travaux de Pelling (2011) qui, à la suite d’Argyris et Schön (1996), mettent en avant l’importance de « l’apprentissage en double boucle », une approche qui prône une adaptation cyclique doublée d’une réflexion critique sur les principes et les pratiques existantes. Cette double boucle dynamique est le moteur de la résilience.

L’apprentissage en double boucle différencie l’adaptation aux crises et la préparation aux crises en définissant deux boucles emboîtées, l’une formée d’actions adaptatives, et l’autre formée de préparations : la première boucle permet de planifier l’action, la réaliser, l’évaluer et la corriger, d’une part, (simple boucle d’adaptation aux crises) ; et l’autre permet de repenser les principes de l’action, de les transformer et de se former aux nouveaux principes, d’autre part, (double boucle de préparation aux crises). La première boucle (de la planification à la correction) comme la seconde boucle (de la réflexivité à l’entraînement) se déroulent de façon ad hoc à la situation, en anticipation comme de façon simultanée à une crise dont la cinétique peut être lente ou rapide.

Selon ce modèle, la régulation des crises devient une pratique de révision continue quel que soit le moment de la crise, permettant de développer et d’intégrer en continue de nouvelles expertises. Les réponses aux crises sont ainsi ajustées en lien avec les systèmes socio-technico-écologiques en constante évolution.

Un exemple concret de cette approche est la gestion des zones côtières aux Pays-Bas. Face à la menace croissante de la montée des eaux dues aux changements climatiques, les Pays-Bas ont adopté le programme “Room For the River”. Au lieu de renforcer les digues existantes, ce programme implique de nouvelles capacités de reconfigurations dynamiques du paysage en cas de crise, permettant aux rivières de déborder de manière contrôlée dans certaines zones tout en protégeant les zones habitées. Cette approche permet une régulation souple et efficace des inondations, face aux conditions changeantes au fil du temps.

L’apprentissage en double boucle va au-delà de l’adaptation, il implique une remise en question fondamentale des principes et des pratiques de façon dynamique.

Le paradigme de la SEG intègre une gouvernance adaptative et un apprentissage dynamique en double boucle dans un processus de révision continue de sécurité et de défense existentielles.

Un exemple de cette pratique est la gestion des feux de forêts en Australie. Après les incendies dévastateurs de 2019, 2020, connus sous le nom de « Black Summer », l’Australie a annoncé le renforcement de ses capacités de lutte contre les incendies (simple boucle), et elle a également entrepris une révision fondamentale de sa gestion des interventions et des pratiques de conservation. Cela a inclu une réévaluation des pratiques de brûlage, contrôlées traditionnellement par les aborigènes, et une refonte des politiques d’aménagement du territoire dans la planification à long terme.

Ces exemples de SEG illustrent comment chaque crise devient une opportunité d’adaptation, d’apprentissage et d’amélioration continue permettant une plus grande résilience face aux défis futurs.

5. Vers des pratiques de sécurité et de défense inclusives et résilientes

La sécurité environnementale globale (SEG) émerge comme une réponse holistique aux défis complexes de notre époque. Cette approche intègre les dimensions environnementales écologiques et sociétales dans une vision élargie de la sécurité et de la défense, dépassant les conceptions classiques.

Les menaces contemporaines telles que les changements climatiques, la dégradation des écosystèmes, les pandémies ou les conflits liés aux ressources, pourraient être abordées en silo. Mais la SEG substitue un cadre d’analyse et d’action qui prend en compte les interactions complexes entre ces différents domaines d’expertise. Ainsi, la sécheresse dans le Sahel devient non seulement une question environnementale mais aussi un enjeu de sécurité alimentaire, de stabilité politique et de sécurité migratoire nécessitant une réponse coordonnée à plusieurs niveaux stratégique, tactique et opératif.

L’adaptabilité et l’apprentissage sont au cœur de la SEG, reconnaissant d’abord que les crises évoluent spontanément et de façon imprévisible. La SEG peut s’appuyer sur des concepts tels que la « gouvernance adaptative » proposée par Lebel et ses collègues, qui permet une adéquation contrôlée aux changements. De plus, en intégrant l’idée « d’apprentissage en double boucle » comme Pelling, la SEG encourage une remise en question constante et dynamique des pratiques et des hypothèses sous-jacentes.

Face à la permanence des crises, la sécurité environnementale globale propose une approche intégrée prenant en compte les dimensions sociales, politiques et historiques des crises contemporaines. Cette vision s’aligne avec les évolutions des sciences sociales qui soulignent l’importance d’une gestion adaptative et holistique. Alors que les crises continuent de redessiner les contours de notre monde, cette perspective globale pourrait offrir une réponse d’avenir pour une sécurité plus inclusive et résiliente.

Pour aller plus loin :



Argyris, C. et Schön, D.A. (2002/1996) Apprentissage organisationnel. Théorie, méthode, pratique. Paris. France. Editions DeBoeck Université. 380 p.

Buzan, B., Wæver, O. (2003) Regions and Powers: The Structure of International Security. Cambridge. United Kingdom. Cambridge University Press. Cambridge Studies. in International Relations No. 91.

Giddens, A. (1990) The consequences of modernity. Standford. United State. Standford University Press.

Hughes, T.P (1998) « L’histoire comme systèmes en évolution », in Annales, Histoire, Science sociales, n° 4-5, 53e année, juillet-octobre 1998, Paris. France. Editions Armand Colin. p. 839-857.

Lebel, L., Anderies, John M., Campbell, Bruce, Folke, C., Hatfield-Dodds, S. Hughes, T. P., Wilson, J. (2006) Governance and the Capacity to Manage Resilience in Regional Social-Ecological Systems, in Ecology and Society, Vol. 11, No. 1, Jun 2006, 21 pages.

Pelling, M. (2011) Adaptation to climatic change: from resilience to transformation. New York. United State. Edition Routledge. 203 pages.

Specht, M., Planchette, G. (2009) Le défi des organisations face aux crises. Paris. France. Editions des Mines de Paris. Coll. Economica.

Specht, M. (2012) La force des crises. Lyon. France. Editions Baudelaire.

Tarrow, S. Tilly, C. (2015) Politique(s) du conflit, De la grève à la révolution, Paris. France. Presses de Sciences Po. 402 pages.

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