SAVOIR – L’emploi de la tactique et de la stratégie à travers un regard historique

La bataille de Dresde de 1813 et la campagne d’Allemagne. Entre victoire tactique et déclin stratégique

 
Courtesy to Sylvain XIÉ

« Une puissance supérieure me pousse à un but que j’ignore. Tant qu’il ne sera pas atteint je serai invulnérable, inébranlable. Dès que je ne lui serai plus nécessaire, une mouche suffira pour me renverser. » (Napoléon Bonaparte)

Introduction

La bataille de Dresde est peu connue et documentée. L’Histoire préfère retenir Austerlitz, Wagram, Trafalgar ou Waterloo dans la dimension héroïque et tragique des guerres napoléoniennes. Et pourtant, cette bataille de la campagne d’Allemagne est intéressante à double titre. Elle est considérée comme la dernière grande victoire remportée par Napoléon utilisant toutes les composantes de son génie tactique. Une combinaison de circonstances internes et externes n’ont pas pu transformer la victoire en avantage stratégique et marque même un point de non-retour dans le déclin de la Grande armée (1804-1814).

Analyse de la bataille

Après de lourdes pertes lors de la campagne de Russie en 1812, Napoléon recentre ses objectifs de maintien de sa domination en Europe centrale et reconstitue rapidement au printemps 1813 une nouvelle Grande armée d’environ 350 000 hommes. En face, la Prusse profite du réveil allemand et des réformes militaires et sociales pour mobiliser les troupes dans les provinces du nord, et s’allie avec la Russie (Traité de Kalisz) qui poursuit sa contre-offensive contre l’armée de Napoléon. Au sud, l’Autriche pourtant rivale de la Prusse, change de camp et rejoint la Sixième coalition d’environ 550 000 hommes composée également du Royaume-Uni et de la Suède.

Possédant des troupes stationnées tout le long de l’Elbe sur un territoire qui s’étend jusqu’à l’Oder à l’ouest, Napoléon, avec sous son commandement direct 120 000 hommes, a l’intention de concentrer ses forces au sud pour battre les armées coalisées notamment autrichiennes avant qu’elles ne puissent se rassembler. Dresde, placée sous le commandement du maréchal Gouvion-Saint-Cyr avec 20 000 soldats, est donc un point stratégique qui lui permet de contrôler les routes de communication et de ravitaillement. Préparant la bataille et attendant les renforts de Napoléon, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr a fortifié la ville sur un arc de cercle au sud, créant des fossés, clôtures et bastions. Les forces coalisées d’environ 200 000 hommes sont composées de soldats russes, prussiens, autrichiens et suédois. Leur commandement est donc partagé entre plusieurs généraux alliés.

Les coalisés se positionnent sur les flancs sud de Dresde et préparent une attaque le 26 août matin, au signal d’un coup de canon. Les bruits courent que Napoléon est arrivé au petit matin avec sa Garde impériale. Les coalisés à l’instar de l’armée du Tsar Alexandre, ont adopté récemment une nouvelle doctrine qui consiste à éviter l’affrontement direct avec Napoléon. Cette information fait hésiter le commandement allié et dans la confusion, un coup de canon est donné et la bataille commence.

La défense ferme et planifiée prend l’avantage. Malgré les vagues d’assaut et la perte de quelques bastions, Napoléon tire profit de la mobilité de l’artillerie à cheval pour infliger de lourdes pertes aux coalisés par des tirs en enfilade et croisés, créant la panique dans les rangs adverses. En fin d’après-midi, la Jeune garde de la Grande armée commandée par Murat et Ney arrive après avoir parcouru 150 km en trois jours. Les divisons en renfort repoussent les coalisés sur tous les fronts et percent même quelques lignes ennemies au-delà des remparts. A l’issue de la première journée, les pertes sont de 6 000 pour la coalition et de 1 500 pour les Français.

Au deuxième jour, une pluie abondante fait déborder la rivière Weisseritz à l’ouest de Dresde et coupe une partie des troupes autrichiennes du reste de la coalition. Napoléon décide alors de concentrer le feu d’artillerie sur le centre. Cette manœuvre employée avec succès par Napoléon à Wagram (1809) et à Borodino (1812) consiste à affaiblir les premières lignes par la dislocation, avant d’effectuer une percée au centre et diviser les forces ennemies. La diversion est en place : les coalisés renforcent les lignes centrales tandis que Napoléon attaque les ailes, à l’ouest l’unité autrichienne isolée, et à l’est les troupes russes déjà très réduites la veille. Sans possibilité de faire feu à cause de la pluie, le combat d’infanterie laisse place à un débordement par la cavalerie de Murat et de Ney qui fait des ravages dans les rangs autrichiens et russes. Au centre, les coalisés attendent toujours une offensive majeure et n’apportent aucun soutien dans les ailes. Les coalisés se retirent finalement en subissant au total 40 000 pertes contre 10 000 pour Napoléon.

Au lendemain de la victoire, la bataille de Dresde est un exemple remarquable du génie tactico-opératif de Napoléon, qui a vaincu en combinant l’optimisation de l’artillerie, la ruse, la liberté et la rapidité de manœuvre, l’encerclement et la concentration des forces. Profitant d’un doute de l’adversaire en début de la bataille, Napoléon a su également tirer avantage du terrain, de la météo et de l’effet de son charisme sur l’ennemi.

Analyse de l’échec stratégique

La victoire remportée à Dresde devait permettre de réaliser le plan stratégique de Napoléon qui consiste à occuper durablement la zone et à poursuivre la division de l’armée coalisée. Mais ce soutien opératif est un échec car la victoire n’a pas été décisive sur les batailles à venir. Les signaux faibles d’un déclin certain de la Grande armée sont à noter dans le contexte particulier de 1813.

Les victoires non décisives et les défaites successives

L’étude des batailles antérieures et postérieures à Dresde montre que les victoires remportées étaient à gain faible, et que les défaites plus nombreuses diminuent progressivement les réserves capacitaires et affectent le moral de la Grande armée :

  • Bataille de Bautzen (20 au 21 mai) : Après des pertes importantes des deux côtés, les coalisés ont choisi de se retirer en bon ordre, permettant à Napoléon de revendiquer la victoire tactique.
  • Bataille de Kulm (16 au 19 août) : Défaite de la France après plusieurs jours de combats acharnés et le général Vandamme est fait prisonnier par les Russes. Cette retraite affaiblit la position des troupes défendant la Bohème et renforce le moral des coalisés.
  • Bataille de Gross Beeren (23 août) : Défaite de la France avec peu de pertes face aux armées russes, prussiennes et suédoises. Le maréchal Oudinot ne réussit pas à prendre Berlin et la retraite désordonnée du front nord dure plusieurs semaines après la bataille de Dresde.
  • Bataille de la Katzbach (26 août) : Lourde défaite du maréchal Macdonald avec des pertes en soldats et en matériels. L’occupation de la zone sud-est est compromise.
  • Bataille de Dennewitz (9 septembre) : Lourde défaite du maréchal Ney sur le front de l’est, marquant l’échec définitif de Napoléon de prendre Berlin et le début de la retraite d’Allemagne.

Le retournement de l’Autriche comme point de bascule

L’empire d’Autriche a joué un rôle déterminant dans l’enchaînement des événements et le rapport de forces. Sous domination de la France après le Traité de Vienne et le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche, il n’y a cependant jamais eu d’alliance formelle entre les deux puissances et l’Autriche a toujours recherché une troisième voie. La rencontre entre Napoléon et Metternich, le ministre des affaires étrangères de l’empire d’Autriche, peut être considérée comme un remarquable dialogue mélien inversé dans l’Histoire. Napoléon, en militaire Athénien, veut imposer une fois de plus sa dialectique des volontés. Metternich, en habile diplomate Mélien, ne se prononce pas sur une alliance et cerne les fragilités stratégiques de Napoléon et son manque de confiance naissant. Une chose était acquise à la fin de la rencontre : Metternich a la conviction que Napoléon sous-estime la capacité et la détermination des puissances européennes à s’unir contre lui, et exploitera cette faille dans la conduite opérative et stratégique des batailles à venir.

L’hétérogénéité des troupes et du commandement

La victoire remportée à Dresde est à mettre à l’honneur des aptitudes physiques de la Jeune garde. Mais cette performance ponctuelle cache une forte hétérogénéité avec la Vieille garde, plus expérimentée mais traumatisée après la campagne de Russie, et par la suite très éprouvée par le typhus à Mayence. Les « Marie-Louise[1] » de la Jeune garde sont très peu entraînés et les résultats sur les champs de bataille étaient souvent hasardeux. Côté commandement, l’usure des généraux de Napoléon se combine avec la prévisibilité des tactiques employées lors des victoires passées. Outre les généraux faits prisonniers lors des défaites successives, le maréchal Bernadotte, l’un des meilleurs stratèges de Napoléon, devenu prince héritier de Suède, est amené à combattre ses anciens compatriotes à la bataille de Dennewitz.

Une armée d’occupation très dépendante du soutien et de la logistique

La retraite de la Russie a épuisé le matériel et les munitions. La pénurie de chevaux avait pour résultat direct la médiocrité des opérations de reconnaissance de terrain et des manœuvres ennemies. L’éparpillement des différents chefs de corps occupant une vaste zone nécessitait des lignes de communication solides. Au lieu d’une retraite stratégique efficace avant une contre-offensive, les lignes de communication étaient coupées à tel point que Davout et Gouvion-Saint-Cyr étaient bloqués en Saxe et en Silésie par méconnaissance de l’ordre de la retraite, rendant encore plus difficile toute manœuvre opérative.

Conclusion

La bataille de Dresde a finalement un rôle ambivalent dans l’histoire et démontre une fois de plus que les victoires tactiques ne réalisent pas forcément la victoire stratégique. Remportée par Napoléon avec son génie d’exploitation des conditions de terrain et la bravoure d’une armée hétéroclite, elle a marqué également un tournant dans le déclin de la Grande armée sous toutes ses composantes : ressources, commandement, communication, résilience. A cause des difficultés croissantes et le fort engagement des coalisés à poursuivre la reconquête, elle a présagé la grande défaite lors de la bataille de Leipzig[2], qui a entraîné le retrait définitif des troupes françaises et a ouvert la voie à l’invasion de la France par les coalisés en 1814.

Les causes externes de l’échec opératif sont également à prendre en compte. La montée en puissance de la Sixième coalition illustre la Trinité de la guerre de Clausewitz, avec une intensification de la volonté politique de renverser Napoléon. Le partage d’un même but politique entre les nations coalisées se conjugue également à l’adoption du nouveau plan éprouvé qui vise à éviter l’affrontement direct avec Napoléon, mais à livrer bataille contre les autres chefs de corps. Il s’en suit alors une « fatigue opérative » de la Grande armée qui permet aux coalisés d’atteindre la victoire finale par attrition progressive. Cette « patience opérative » des coalisés fait écho avec la récente déclaration de l’amiral Vaujour[3] sur la résistance de l’armée ukrainienne : « On a eu tendance à développer des armes de décision. On a peut-être aussi besoin d’armes d’usure. »

Que ce soit pour Thucydide, Napoléon, Metternich ou le manager des risques d’aujourd’hui, les modes (technologie, armement, communication…) d’emploi de la tactique et de la stratégie changent et évoluent à travers l’histoire, mais la nature fondamentale des principes stratégiques ne change pas. Il appartient à chacun de toujours bien distinguer les deux fonctions tactiques et stratégiques dans l’espace et dans le temps, ainsi que leurs interactions, dans l’atteinte de l’objectif final.

[1] Le « décret Marie-Louise », signé par l’impératrice Marie-Louise d’Autriche, désigne par les jeunes recrues n’ayant pas deux mois de service. Ils étaient novices dans l’art de la guerre mais entourés par des vétérans de la Grande armée.

[2] Bataille de Leipzig (16 et 19 octobre 1813) ou la « Bataille des Nations » est une lourde défaite de Napoléon marquant définitivement la retraite.

[3] Allocution lors des rencontres stratégiques de la Méditerranée à Toulon, le 9 octobre 2024

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