SAVOIR – Face aux menaces planétaires, les chemins de l’Intelligence Artificielle.

Courtesy to Maryline Cannou, Université Paris Cité

L’Intelligence Artificielle (IA) est – elle une réponse possible face à la complexité Multi Milieu Multi Champs (M2C2) ? Comment la réponse aux dérèglements de l’Anthropocène peut-elle concevoir des actions transversales grâce à l’Intelligence Artificielle ? Quels en sont les enjeux ?

« Le ministère des Armées se dote de la plus importante capacité de calcul classifiée dédiée à l’IA d’Europe.

La stratégie ministérielle pour l’intelligence artificielle (IA) de défense se déploie à marche soutenue. Cette stratégie s’articule autour de trois piliers :

La montée en puissance d’une agence ministérielle comprenant des talents de très haut niveau. Le 100e ingénieur rejoindra l’Agence ministérielle de l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) dans les prochains jours, en avance sur le calendrier prévu initialement.

La structuration de l’écosystème IA de l’ensemble du ministère via 15 centres de la donnée et de l’IA au plus proche des opérationnels.

L’acquisition de capacités de calcul permettant d’entraîner et de spécialiser des modèles d’IA.

À ce titre, le ministère a notifié au groupement Hewlett Packard Enterprise/Orange la mise place du plus puissant supercalculateur classifié dédié à l’IA en Europe. Le supercalculateur sera livré à l’autonome 2025 et pleinement opérationnel fin 2025. Ce supercalculateur classifié, le plus grand d’Europe, qui sera situé au Mont-Valérien à Suresnes, permettra à la France de traiter souverainement de données confidentielles, pour le besoin des armées ainsi qu’aux entreprises de défense. Ce calculateur ne sera pas connecté à Internet et sa maintenance sera réalisée par des citoyens français habilités au secret de la défense nationale.

Les premiers projets de l’AMIAD sont également en cours de déploiement, à l’image de l’agent conversationnel nommé « Génial » réalisé avec les équipes du Secrétariat général pour l’administration (SGA). Cet équivalent d’un ChatGPT défense sera accessible à l’ensemble des agents du ministère des Armées et des Anciens combattants dès fin 2024.

Pour ses besoins de moyen et de long termes, le ministère des Armées et des Anciens combattants va lancer un plan de politique industrielle sur les supercalculateurs en IA pour la défense. Ce partenariat pourra prendre plusieurs déclinaisons concrètes, comme de la recherche et développement sur les futures architectures de calculateur, la création d’une chaire de recherche commune ou le soutien à l’innovation.

Ce plan sera piloté par la Direction générale de l’armement et associera, au sein du ministère, la Direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique, la Direction générale de la sécurité extérieure, l’AMIAD et la direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information de la Défense. Les premiers travaux de ce partenariat vont débuter dans les prochains jours. »

Publié le 25 octobre 2024, ministère des Armées et des Anciens combattants

L’articulation entre les dérèglements écologiques et les dérèglements sociaux tient dans le terme environnement.

Le terme environnement, selon une perspective systémique, ne peut aujourd’hui être uniquement conçu comme un éco-système en interaction avec un socio-système. En effet, un ensemble d’interrelations complexes traversent le milieu écologique et le milieu sociologique. Ces entrecroisements transversaux sont aujourd’hui étudiés grâce aux approches scientifiques pluridisciplinaires.

Dans le domaine des risques et des crises, l’environnement, éco-sociologique par construction, combine de multiples processus relevant des sciences de la matière (e.g. processus géologiques, physiques, biogéochimiques, climatologiques …) mais aussi des sciences de l’abstraction (e.g. processus historiques, sociologiques, psychologiques, politiques, économiques, juridiques …).

L’ensemble des processus étudiés forgent un système global complexe d’interactions multiples, dont on sait aujourd’hui qu’il est soumis à des conflits et des dérèglements aux effets entropiques globaux dont les dérèglements de l’Anthropocène.

Ainsi, dans le premier quart du XXIe siècle, des risques existentiels se sont manifestés dans une démultiplication de crises croisant dérèglements et conflits globaux.

Pour structurer les réponses aux risques existentiels et aux crises, une nomenclature des milieux, utilisée dans le langage militaire, est aujourd’hui centrée sur cinq milieux, terre, air, mer, extra atmosphérique, auxquels s’est ajouté le milieu cyber. Ces cinq milieux croisant de multiples champs (e.g. électronique, informationnel, armé, …).

Il s’avère ainsi nécessaire de comprendre la transversalité des réponses aux dérèglements de l’Anthropocène et de leurs effets dans l’espace M2C2, Multi Milieux Multi Champs, dans ses composantes matérielles et immatérielles, avec pour fin de déployer un ensemble de réponses pertinentes et efficientes dans différents domaines (e.g. la logistique, le renseignement, la diplomatie, le commerce international, l’action humanitaire, …).

Le théâtre d’opérations est un espace complexe, dont l’ensemble des composants et des acteurs (politiques, militaires, économiques, sociaux, informationnels ou infrastructurels) doit être finement étudié et pris en compte.

L’analyse systémique de cet environnement opérationnel vise à identifier les leviers d’action qui permettront d’atteindre les objectifs fixés avec le maximum d’efficience (et surtout, avec le moins de pertes humaines possibles).

Matthieu Douillet, Opérer en environnement multi-milieux/multi-champs : de la théorie à la formation – Complexité et innovation dans les opérations militaires. Revue n° 863 octobre 2023 – p. 73-80.

L’introduction de l’IA peut se penser comme un support pour l’analyse systémique.

Il ne s’agit plus de concevoir des super calculateurs en capacité de traiter une masse croissante de données et de réduire le problème de leur explosion combinatoire par la vitesse de traitement.

Il s’agit de concevoir des dispositifs d’analyse systémique des données, capables de raisonnement par abduction (identification des données pertinentes dans un corpus de données), par induction (production de règle de déduction à partir des données identifiées), et par déduction (application de règles de déduction sur les données et production de nouvelles données).

L’IA se caractérise par un apprentissage probabiliste des associations entre des données produites selon un raisonnement humain et qui lui sont fournies. Elle reproduit ainsi des raisonnements parfois abductif, parfois inductif, et parfois déductif, en associant toutes nouvelles données à l’image des associations identifiées.

L’IA est donc un remarquable outil en capacité d’analyser un système complexe mettant en relation des données d’entrée et en capacité de reproduire le système, comme elle le fait pour l’analyse et la production textuelle.

La puissance de l’IA tient à la masse et à la qualité des données initiales.

Si cette condition est remplie, quatre cadres d’usage peuvent être considérés et explicités selon la taxonomie de l’intelligence de Bloom, formulée dans les années 1950 :

  • L’IA comme puissance de traitement et d’analyse : connaître et synthétiser (fonction abductive)
  • L’IA comme puissance d’innovation : tester et conclure (fonction inductive)
  • L’IA comme puissance d’évaluation et de décision : appliquer et anticiper (fonction déductive)

Si en revanche, d’autres raisonnements comme les biais cognitifs, les stéréotypes, des créations ou des émotions, sont à l’origine des associations de données, elle en reproduit la logique associative pour produire de nouvelles données.

De plus, son apprentissage étant probabiliste, sa logique tend vers une norme, norme d’excellence dans le cas d’un ensemble de données issues des meilleures joueurs d’Echec ou de Go, ou vers toute autre norme, en fonction de ses données d’entrée.

Enfin, comme l’IA utilise toutes les données dont elle dispose, elle utilise celles des productions humaines et les siennes propres, elle reproduit les logiques humaines mais également les siennes. Or ses propres productions ont un caractère spécifique : celui de la norme car les données humaines ne sont pas toutes produites exactement selon les normes.

L’IA dérive donc automatiquement vers un raisonnement artificiel, d’où ce qualificatif, éventuellement injuste, et ce d’autant plus qu’elle est plus sollicitée et donc plus nourrie par ses propres productions que par des productions humaines.

L’Intelligence Artificielle a en revanche la capacité d’adresser massification et complexité des données de façon pertinente tant que les productions humaines dominent et restent dans un champ de normes d’excellence, si tant est que le terme soit définissable et l’excellence accessible humainement.

L’IA peut disposer et traiter d’une large étendue d’information. Les supercalculateurs lui permettent également de travailler avec une vitesse d’exécution élevée.

Or, large étendue et vitesse élevée stressent le suivi humain des productions d’une IA qui échappe alors en partie au commandement stratégique et au contrôle opérationnel humains.

L’innovation concurrentielle et l’anticipation stratégique, face à des parties adverses ou ennemies, dotées elles-mêmes d’IA, deviennent alors impossibles sans le même recours.

La construction sociale d’une innovation peut être appréhendée selon la théorie du Sensemaking de K. Weick, développée dans les années 1990. Les informations sont interprétées au fil de l’eau et les singularités font l’objet d’hypothèses créatives selon un critère de crédibilité. Ces hypothèses sont soumises à une évaluation de la société, par le jeu des instances considérées comme légitimes selon leur réputation sociale, puis à une appropriation de la société, par le jeu des relations entre les citoyens, et enfin à une prise en compte dans un pacte social déterminant les droits et les devoirs dans les usages de ces hypothèses considérées comme des réalités, abstraites ou matérielles.

Cette construction sociale qui assure réflexion éthique et démocratie, pourrait céder face à un rythme informationnel et opérationnel imposé par une IA, amie, adverse ou ennemie, ouvrant alors les portes de l’incertitude voire de la servitude.

Sans tomber dans la fantaisie fictionnelle d’une IA disposant du contrôle complet de la gouvernance et des évolutions des sociétés, le paradoxe de l’IA est d’être un avantage adverse ou ennemi décisif, et une vulnérabilité interne majeure.

La nature et l’ampleur des conflictualités tiennent aujourd’hui à des volontés de recomposition des pouvoirs (est-ouest ; nord-sud), issues de dérèglements globaux redistribuant l’accès aux ressources (agro-alimentaire, énergétique, manufacturière notamment) et ouvrant la renégociation de la mondialisation des échanges (valeurs, contrôle des voies de circulation, propriété, marchés, territoires, …). Dans ce contexte de conflictualités exacerbées voire guerrières, le défi de la gouvernance est la préservation des intérêts fondamentaux.

L’intelligence artificielle a le pouvoir de soutenir l’analyse systémique d’un environnement complexe entropique et la production de réponses adéquates. Toutefois, elle a tout autant le potentiel d’une dérive interne du pouvoir que le potentiel d’une arme de déstabilisation. Il paraît donc judicieux de focaliser l’IA sur sa force de proposition d’innovation comme il paraît inévitable de développer sa force d’action rapide.

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