FICTION – Conte à rebours : Léonine. Chapitre IV.

Eve-Ange Specht

10 avril 2020

Il y a une photo.

Mais je ne sais plus qui est dessus ?

Chapitres

Prologue
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
Épilogue

IV.

Ça va faire deux jours que j’ai arrêté de  boire ce thé. C’est étrange je ne me  rendais vraiment pas compte qu’il avait  cet effet sur moi. Je suis un peu gênée  vis-à-vis d’Hugo. C’est lui qui m’a  ramassée. Il est parti hier, je ne sais pas  quand est-ce qu’il reviendra. Je crois  qu’il regrette de m’avoir aidée. S’il  n’avait pas abîmé les feuilles, j’aurais au  moins pu regarder quel genre de plante  c’était. 

Un frisson parcourt mon dos. Je ne les  aurais certainement pas examinées, je  ne sais pas qui je crois tromper. Je me  remets à pleurer. Accrochez-vous je  pleure beaucoup ces temps-ci.

Le monde est devenu bien plus gris. Il ressemble un peu au teint du prince  Philippe ; rempli d’une vie  brinquebalante qui boîte vainement  pour fuir l’entropie.*

* Cette phrase a été écrite avant sa mort, paix à son âme.

24 avril 

Le thé que je buvais n’était pas normal. Il  semble avoir eu un effet sur ma mémoire et  être en partie la cause de mes maux de  crâne. Cela fait deux jours que je n’en ai pas  bu et mon corps s’habitue au manque. Je me  suis distraite pour ne pas penser à la douleur. J’ai récupéré toutes les informations  sur mon passé que j’avais collectionnées jusqu’ici. J’ai mis dans une pochette la  photo du temps perdu, l’adresse à  Albainville, des captures d’écrans du blog  internet. J’ai retrouvé des éléments plus  vieux encore, des numéros de téléphones, des  cartes de fidélité, des tickets de caisse. La  découverte la plus triste fut celle des  journaux intimes.

Je prends une grande inspiration, je ne  vous l’ai pas dit encore, mais peut-être qu’il est temps que je vous parle un peu  plus de l’endroit où je vis.

Les volets sont pratiquement toujours  fermés. Quelques rayons viennent  éclairer la poussière qui flotte dans l’air.  Sous d’immenses piles de papiers, il y a  quelques vieux meubles, eux-mêmes  saturés de prospectus, de lettres non  ouvertes et de magazines. À même le  sol, il y a de grandes piles de livres. La  plus grande arrive à ma hanche. Hugo  l’appelle Babylone …

La table basse fait office de table à  manger, de bureau et de vide-poche.  Elle est en face du canapé qui m’a, plus  d’une fois, servi de lit. Inaccessible,  celui-ci est recouvert de vêtements, de  journaux et de livres. C’est un grand  bazar à peu près partout où l’on peut  poser les yeux.

Aujourd’hui, je vois le désordre qui, il  y a quelques heures à peine, était  invisible.

Ouvrir les yeux est très douloureux. Les  forces me manquent, mais je  n’abandonne pas. Le flou était  agréable. Quand il s’estompe, la vérité, laide et grossière, est plus nette. Elle est  horrible mais palpable. Ce bordel, je ne  l’avais jamais vu, mais maintenant, je le  vois ! Je le sens !

Il y a beaucoup de douleur mais celle-ci  est presque agréable. J’ai l’impression  d’arracher mon corps, une nuée de bras  s’agrippant à ma peau. Chaque main  qui me lâche laisse une blessure. Ma  peau écorchée est sensible. Elle me  brûle. Et j’aime ça.

J’ai donc commencé à ranger, trier,  jeter, purger cet espace pour qu’il  redevienne le mien.

Sous mon lit, j’ai trouvé des dizaines de  journaux intimes. J’en ai compté vingt-huit.  Je les ai tous ouverts.

À la première page, il y a mon nom : « Léoline », une date et un paragraphe. C’est  tout. Vingt-huit carnets, vingt-huit noms,  vingt-huit paragraphes. Enfin, plutôt vingt huit variations d’un seul paragraphe.

En voici un exemple : 

« Je n’ai pas de souvenirs de mes quinze à  seize ans et j’entame dès aujourd’hui mes  recherches. J’écrirai ici mes avancées. » 

Souvent suivi de : 

« J’ai trouvé une photo. », ou « Dans ma  poche il y avait cette photo. », 

« Hugo m’a montré une photo. », 

« J’ai fait une grande avancé aujourd’hui.  J’ai trouvé une photo. ».

J’en conclus que cela fait un moment que je …

J’entends un bruit à la fenêtre. Je crois  que quelqu’un a tapé à la vitre. J’ai à  peine le temps de me lever que je suis  plongée dans l’obscurité la plus totale.  Des bruits nouveaux, impossibles à  décrire semblent m’entourer. Je perds  la notion de l’espace, désorientée par le  vacarme. Quelque chose touche ma  peau et rapidement je tape mon bras,  mais ma main ne touche rien. Aussitôt que je la retire la sensation est de  nouveau là. Terrifiée, je crie, je  demande qui est là.

C’est alors qu’une odeur putride et  grasse m’entoure et je tombe endormie.  Je ne peux plus bouger mais je suis  consciente. Paralysée dans mon corps,  j’entends encore les bruits mais de  manière plus étouffée et entrecoupée de silences. Petit à petit, les bruits se  transforment, se déforment jusqu’à former des mots. Les phrases n’ont pas  de sens. J’arrête de les écouter et j’essaye  de me calmer.

Je me concentre sur ma respiration, je  sens les battements de mon cœur.  Avoir peur ne sert à rien, il me faut  trouver un moyen de sortir de cette situation.

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