MÉMO 3D – AMAGER BAKKE ET L’UVE D’ARGENTEUIL, RÉINVENTER LA PERCEPTION DES INCINÉRATEURS

Crédit Travis Leery, Unsplash

Remerciements à Noémie Ollivier, Paul Waquiez, Hugo Derrien et Abel Derrien, Université Paris Cité, Master Ingénierie des Risques et des Crises

Vue aérienne d'une infrastructure d'incinération à Copenhague, montrant un bâtiment moderne avec un toit verdoyant, des cheminées émettant de la vapeur, et des installations industrielles environnantes.

Incinérateur d’Amager Bakke à Copenhague • © Rasmus Hjortshoj

L’incinérateur est souvent perçu comme l’archétype de l’infrastructure impopulaire. Associé aux nuisances, au rejet, à une histoire industrielle conflictuelle, il demeure une figure controversée dans l’imaginaire urbain. Pourtant, certains dispositifs semblent aujourd’hui échapper à cette défiance quasi automatique. Comment expliquer que des installations identiques sur le plan technique suscitent, dans deux contextes différents, des réactions diamétralement opposées ? Le cas de l’incinérateur Amager Bakke à Copenhague et celui de l’UVE d’Argenteuil en région parisienne permet de poser à nouveaux frais la question de l’acceptabilité sociale. Là où le premier revendique sa présence comme emblème urbain, le second se fond dans le paysage sans jamais susciter de controverse.

Les Science and Technology Studies (STS) nous invitent à sortir d’une approche strictement technique pour considérer les infrastructures comme des objets hybrides, co-construits par des imaginaires, des normes et des pratiques. Sheila Jasanoff (2004) décrit ces objets comme le produit d’une co-production entre science et ordre social. Les incinérateurs ne font pas exception. Le contraste entre Copenhague et Argenteuil révèle deux stratégies opposées pour rendre acceptable une même technologie : l’une par l’ostentation et la fierté architecturale, l’autre par la discrétion et la technicité assumée. Mais cette différence apparente cache une question commune : comment une infrastructure critique s’impose-t-elle comme légitime dans un espace social donné ?

AMAGER BAKKE : VERS UNE ESTHÉTISATION DE L’INDUSTRIE

Contexte national et gestion des déchets au Danemark

Le Danemark est reconnu pour son approche avancée en matière de gestion des déchets. Historiquement, le pays a privilégié l’incinération avec valorisation énergétique, ce qui a conduit à la construction de nombreuses usines modernes. Cette stratégie a permis de réduire la dépendance aux combustibles fossiles et de minimiser l’enfouissement des déchets. Toutefois, cette politique a également entraîné une surcapacité d’incinération, obligeant le pays à importer des déchets pour maintenir la rentabilité de ses installations.

Intégration du captage et stockage du carbone à Copenhague

Dans le cadre de sa stratégie ambitieuse visant la neutralité carbone, Copenhague mise sur l’intégration de technologies de captage et de stockage du carbone (CSC) au sein de l’usine Amager Bakke. Cette initiative s’inscrit dans une démarche plus large visant à réduire les émissions de CO₂ de la ville, qui a déjà enregistré une diminution de 75 % depuis 2005.

Le projet de CSC à Amager Bakke a débuté par l’installation d’une usine pilote en 2020, capable de capter 850 kg de CO₂ par jour. Cette phase expérimentale a permis de tester et d’optimiser les technologies de captage, notamment en réduisant la consommation énergétique du processus de 30 %. Fort de ces résultats, une installation de démonstration a été mise en service fin 2023, augmentant la capacité de captage à 4 tonnes de CO₂ quotidiennement. Le CO₂ capturé est actuellement utilisé dans des applications industrielles, telles que la culture de légumes à Østervang, illustrant une intégration réussie de la chaîne de valeur du CO₂.

L’objectif à long terme est la mise en place d’une installation à grande échelle capable de capter jusqu’à 500 000 tonnes de CO₂ par an, soit environ 95 % des émissions annuelles de l’usine. Cette réalisation contribuerait de manière significative aux ambitions climatiques de Copenhague. Toutefois, la concrétisation de ce projet dépend de plusieurs facteurs, notamment l’obtention de financements adéquats, le développement d’infrastructures de transport et de stockage du CO₂, ainsi que la mise en place d’un cadre réglementaire favorable. Des défis subsistent également concernant la maturation du marché du stockage du CO₂, où l’équilibre entre l’offre et la demande reste à consolider.

L’intégration du CSC à Amager Bakke illustre la volonté de la ville de Copenhague d’explorer des solutions innovantes pour atteindre ses objectifs climatiques. En combinant production d’énergie à partir de déchets, activités récréatives et technologies de réduction des émissions, Amager Bakke se positionne comme un modèle d’infrastructure multifonctionnelle au service du développement durable urbain.

Historique et développement d’Amager Bakke

Amager Bakke, également connu sous le nom de CopenHill, a été conçu pour remplacer un incinérateur vieillissant datant de 1970. La construction a débuté en 2013 et l’usine a été mise en service en 2017. Le projet, d’un coût estimé à 500 millions d’euros, a été porté par l’Amager Resource Center (ARC), une entreprise publique détenue par cinq municipalités de la région de Copenhague : Copenhague, Frederiksberg, Hvidovre, Tårnby et Dragør. L’architecte Bjarke Ingels et son cabinet BIG ont été sélectionnés pour concevoir un bâtiment emblématique intégrant des installations récréatives, telles qu’une piste de ski, un mur d’escalade et des sentiers de randonnée.

Un skieur descend une pente de ski artificielle à côté de l'incinérateur Amager Bakke à Copenhague, un bâtiment moderne et emblématique.

Incinérateur d’Amager Bakke à Copenhague • © Dragoer Luftfoto

Processus de consultation et participation publique

Le projet a fait l’objet de consultations publiques, bien que certaines voix critiques aient estimé que ces processus étaient insuffisants. En janvier 2012, le conseil municipal de Copenhague a initialement refusé une garantie de prêt pour le projet, préférant une installation de moindre capacité avec un accent accru sur le recyclage. Cependant, le projet a finalement été approuvé, mettant en évidence des tensions entre les ambitions écologiques et les réalités économiques.

Nature et provenance des déchets traités

Amager Bakke traite environ 600 000 tonnes de déchets par an, provenant principalement de la région de Copenhague. En raison de la surcapacité nationale, l’usine importe également des déchets de pays voisins, notamment du Royaume-Uni et d’Irlande, pour optimiser son fonctionnement. En 2019, sur les 451 321 tonnes de déchets traités, environ 30 000 tonnes étaient importées.

Acceptabilité sociale et perception publique

L’intégration d’installations récréatives a contribué à une perception positive de l’usine. Selon un rapport de l’IEA Bioenergy (2021), « le projet a reçu un soutien significatif des résidents locaux et des autorités municipales, notamment en raison de son double rôle d’infrastructure énergétique et de site de loisirs ». Toutefois, des critiques persistent concernant le coût élevé du projet, sa surcapacité et la nécessité d’importer des déchets, soulevant des questions sur sa durabilité à long terme.

ARGENTEUIL : LA BANALISATION PAR LA TECHNICITÉ

Contexte local et gestion des déchets en France

En France, la gestion des déchets repose sur une combinaison d’incinération, de recyclage et d’enfouissement. L’Île-de-France compte plusieurs incinérateurs, dont celui d’Argenteuil, qui jouent un rôle clé dans la valorisation énergétique des déchets ménagers.

Historique et développement de l’UVE d’Argenteuil

L’Usine de Valorisation Énergétique (UVE) d’Argenteuil a été mise en service en 1975. Exploitée par le Syndicat Azur, elle traite plus de 200 000 tonnes de déchets par an et fournit chauffage et électricité à plusieurs milliers de logements. Contrairement à Amager Bakke, l’UVE d’Argenteuil n’a pas fait l’objet d’une transformation architecturale majeure et reste une installation industrielle fonctionnelle sans vocation récréative.

Photographie de l'Usine de Valorisation Énergétique (UVE) d'Argenteuil, une installation industrielle de gestion des déchets avec une structure fonctionnelle.

Photographie de l’UVE d’Argenteuil • © Syndicat Azur

Processus de consultation et participation publique

L’enquête menée dans le cadre du Master IRC à l’Université Paris-Cité a permis d’identifier plusieurs ressorts de cette discrétion. D’abord, une communication institutionnelle très contrôlée : le site est présenté comme une « UVE » plutôt qu’un « incinérateur », insistant sur sa performance énergétique et sa contribution à la transition écologique. Les documents publics mettent l’accent sur les normes respectées, les performances techniques, sans jamais aborder la question des impacts sanitaires potentiels.

Ensuite, l’absence de mobilisation citoyenne. Contrairement à d’autres sites franciliens (Ivry, Issy, Saint-Ouen), aucun collectif n’a vu le jour à Argenteuil. Pas de plaintes, pas de manifestations, pas de recours. Pourquoi ? Plusieurs hypothèses coexistent : contexte social local, habitus d’acceptation des nuisances, difficultés d’accès aux données environnementales, technicité des enjeux. Comme le notent Callon, Lascoumes et Barthe (2001), l’absence de controverse ne signifie pas l’absence de problème, mais peut résulter d’une fermeture du débat public par les experts. Ici, le langage technique agit comme une barrière symbolique.

Enfin, la faible visibilité du site lui-même joue un rôle : en retrait des zones résidentielles, sans signal architectonique fort, l’installation ne s’impose pas à l’attention. Elle fonctionne comme un « invisible fonctionnel » : efficace, mais sans récit. Ce silence interroge. Peut-on parler d’acceptabilité sociale quand l’infrastructure est simplement tolérée par manque d’alternative ou de connaissances ? L’acceptabilité devient ici passive, presque par défaut.

Deux stratégies, une même fonction : fabriquer du consensus

Malgré leurs différences de forme, Amager Bakke et l’UVE d’Argenteuil poursuivent le même objectif : rendre acceptable une infrastructure critique. Là où Copenhague mobilise l’imaginaire collectif pour générer de l’adhésion, Argenteuil mise sur la neutralisation symbolique pour éviter la contestation. Dans les deux cas, les stratégies sont performatives : elles produisent des effets sur la manière dont l’infrastructure est perçue, parlée, débattue (ou non).

On retrouve ici les intuitions de Pinch et Bijker (1987) sur la construction sociale des technologies : ce n’est pas la technologie qui détermine son usage ou son acceptation, mais les significations qui lui sont attribuées. Amager Bakke fonctionne comme un « objet-frontière » entre technique, écologie et loisir. L’UVE d’Argenteuil, à l’inverse, est une « boîte noire » : on en connaît les résultats, mais pas le fonctionnement ni les enjeux.

Cette opposition pose une question centrale : quelle est la durabilité de ces modèles d’acceptabilité ? Le modèle danois, spectaculaire et communicant, repose sur une confiance forte dans les institutions. Mais il peut être fragilisé par la révélation d’externalités ou la remise en cause du modèle d’importation des déchets. Le modèle français, silencieux et technique, peut, lui, être mis en danger par un scandale sanitaire ou une perte de confiance soudaine.

CONCLUSION : VERS DES INFRASTRUCTURES RACONTÉES ?

Les incinérateurs ne sont ni acceptés ni refusés en soi. Ils sont fabriqués comme objets de politique urbaine, de médiation symbolique et de gestion des risques. Ce que montrent les cas d’Amager Bakke et d’Argenteuil, c’est la nécessité d’une lecture plus fine de l’acceptabilité : non plus comme simple réaction à une technologie, mais comme le résultat d’un agencement discursif, spatial et politique. Une infrastructure n’est jamais neutre : elle raconte toujours quelque chose. Encore faut-il savoir qui parle, et qui peut écouter.

RÉFÉRENCES

●         IEA Bioenergy. (2021). Waste-to-Energy and Social Acceptance: CopenHill WtE Plant in Copenhagen.

○         https://www.ieabioenergy.com/wp-content/uploads/2021/03/T36_WtE-and-Social-Acceptance_Copnehhill-WtE-plant-in-Copenhagen.pdf

●         Jasanoff, S. (2004). States of Knowledge: The Co-Production of Science and the Social Order. Routledge.

●         Pinch, T., & Bijker, W. (1987). The Social Construction of Technological Systems: New Directions in the Sociology and History of Technology. MIT Press.

●         Callon, M., Lascoumes, P., & Barthe, Y. (2001). Agir dans un monde incertain. Seuil.

●         IEA Bioenergy (2021). Waste-to-Energy and Social Acceptance: CopenHill WtE Plant in Copenhagen.

●         Syndicat Azur (2019-2022). Dossiers d’information du public. [https://syndicat-azur.fr]

●         Le Monde, 6 septembre 2024. « À Copenhague, le rêve d’une ville décarbonée ».

○         https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/09/06/a-copenhague-le-reve-d-une-ville-decarbonee_6305785_3244.html#:~:text=A%20Copenhague%2C%20le%202 6%20juin,70%20%25%20des%20%C3%A9missions%20de%20GES.

CRÉDITS

Photos 1 : Rasmus Hjortshoj Photo 2 : Dragoer Luftfoto Photo 3 : Syndicat Azur

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