Courtesy to Maryline Cannou, UPCité.
J’ai eu pour volonté de donner quelques clés pour que mes travaux en Psychologie soient utiles pour ceux et celles qui décident d’intégrer une formation militaire ou peut-être vont partir au cœur d’une action. En vue d’une préparation mentale, je propose ici quelques mots à lire, qui pourraient être échangés en entretien, pour penser l’engagement et l’action, qui quels qu’ils soient sont toujours d’une haute exigence qui va au-delà de la maîtrise technique. Car ce qui peut faire la différence au combat, ce n’est pas seulement la qualité opérative, c’est aussi l’homme et la femme, en action.
Volonté
Le soldat apporte ses forces, intelligence, polyvalence, structure, projection. Son pouvoir consiste à les mobiliser face aux mouvements contraires, contraires aux sociétés, contraires à la vie, contraires aux fondations de la Paix. Ces mouvements sont l’entropie. L’entropie est un flot de puissances qui poussent vers le désordre, vers le chaos et le néant. Comme un prédateur, elle cible, elle détruit et elle tue. Multifacette, elle peut être guerrière ou insurrectionnelle, désastre ou délitement. Les forces du soldat, stratégiques et opérationnelles, sont engagées contre mais aussi dans l’entropie. L’entropie est son adversaire, parfois son ennemie, mais surtout son environnement. Le défi du soldat, son moment de vérité, est de plonger dans l’entropie, de lui résister et finalement de la réduire. Comment se préparer à ce combat ? Churchill répondait : Si vous traversez l’enfer, continuez.
Initiative
Iryna pensait que retourner à Kiev serait une joie, retrouver son chien, sa maman, son petit frère, retrouver sa chambre, ses amis, retrouver la tranquillité. Elle va rentrer dans dix jours et elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait plus si elle veut rentrer. Il y a les voisins qui vivent dans les décombres ou dans les galeries souterraines. Il y a ses amies d’école qui ont été …. Il y a la guerre. Et elle ne veut pas y penser. Iryna, 14 ans, collégienne, Paris, séance de soutien psychologique, Mai 2022.
Prévoir, préparer, organiser, c’est imaginer un monde à partir de ses connaissances et se projeter dans ce monde. L’entropie, c’est ce qui ne peut être imaginé, c’est le mal imprévisible, celui qui sidère. L’illusion du temps de l’anticipation n’est plus. L’espoir de stabilisation et de reprise de contrôle est un espoir perdu. C’est un moment d’abattement de l’espoir. Et il n’est pas instantané, il n’est pas circonscrit, il est total et envahissant. Intelligence, polyvalence, structure, projection sont en échec. La réalité entropique est une sensation de défaite.
Un soldat, homme, femme, être humain, si grandes soient ses forces, est souvent fragilisé, parfois même submergé. Respirer est un enjeu clé de son engagement au combat. Il est utile alors qu’il se souvienne de sa nature, celle qu’on ne pourra jamais lui enlever, justement parce qu’il est homme, femme, être humain. Cette qualité unique qui est son initiative au combat. Si la route vous fait perdre vos forces, inventez une nouvelle route.
Espérance
2020, la beauté des vallées de la Roya, des lieux de trails excessifs, a laissé place à un désert de caillasses et de décombres. Des intervenants cherchent un mort. C’était un ami. C’était un jeune marié. C’était un enfant du pays. C’était un homme valeureux au service de la Nation. Ils le cherchent dans les flots des courants caillouteux. Ils plongent, explorent la pénombre. Mais la caillasse frappe comme autant d’uppercuts. Leurs corps sont entièrement recouverts d’une combinaison pointilliste dessinée par des bleus rougeâtres. Cela fait plusieurs semaines que les recherches se poursuivent avec acharnement jusqu’à un épuisement critique. Ils n’arrêteront pas les recherches tant qu’ils ne l’auront pas retrouvé. C’est pourtant peine perdue. Sécurité Civile, Plongeurs, Sospel, entretiens de terrain, Novembre 2020.
Malgré tout, l’espérance est toujours possible. Si elle n’a pas d’objectif, elle improvise un chemin vers une autre victoire. Un chemin qui s’entreprend comme un saut à l’aveugle dans l’entropie, un plongeon nourri de son énergie, porté par ses tumultes. La mission n’est ni son but, ni ses moyens. Elle est une visée de victoire à poursuivre en cherchant à réduire les forces négatives et à maximiser les forces positives sur son chemin. La valeur de chaque action est déterminée par ses effets. La valeur des forces est mesurée par leur puissance d’influence et de résolution. C’est cette espérance de victoire en soi qui oriente le cours de l’action et détermine les choix stratégiques et opérationnels, et la victoire n’est autre que le sens de l’action.
Perception
« Une simple patrouille. Il fait chaud comme souvent à Nice. Je reçois une demande de renfort à l’église de Notre-Dame. Je suis proche, je me mobilise. J’arrive et je rentre prudemment dans l’église. Et je ne vois qu’une seule chose. Devant moi, à quelques pas seulement, un bénitier tâché d’un rouge écœurant qui goutte dans une flaque à l’odeur de viande crue. Et là, je réalise ce que je vois. Une femme, un corps égorgé, du sang. Je sors de l’église pour alerter. Et un souvenir informe me revient. Une ombre floue. Un fantôme indistinct. L’ombre avançait peut-être. Je ne sais pas. Je réalise qu’elle aurait pu être fatale. C’est ce que je vois maintenant. C’est tout ce à quoi je pense. Cette ombre, c’est elle qui me hante la nuit. C’est elle qui m’angoisse à l’idée de retourner travailler. » Paul, 26 ans, policier, Nice, séance de soin post traumatique, Novembre 2020.
La perception des situations, l’acuité sensorielle de leurs enjeux vitaux, l’intelligibilité des répercussions de chacune des actions, sont des clefs de résolution, parfois à son insu. Lorsque l’on sent ce qui se passe, on sait ce qu’il faut faire. Quand on a bien agi, la vie éclaire la nuit.
Savoir
Irma est passée. Des îles sont désertées. Des propriétés sont à la merci des pillages. Les moyens et les ressources n’arrivent pas. C’est le long moment de l’attente, de l’auto-organisation des populations. C’est le moment de la montée des menaces. Des propriétaires hésitent. Rester dans le chaos ou partir vers les secours ? Les armateurs des îles proposent leur aide mais personne ne fait appel à eux. Ils affrètent des bateaux, délivrent des ressources, organisent des pôles logistiques malgré la confusion. Personne ne les a intégrés. Personne ne les a mandatés. Et pourtant … Louis, 72 ans, armateur, retour d’expérience, Janvier 2021.
Quand on a appris à voir et à entendre, le territoire et ses populations sont là pour informer, orienter, offrir des opportunités. Un territoire et ses populations se lisent, leur hostilité et leur accueil, leurs pièges et leurs ressources, leurs tensions géopolitiques, leurs héritages sociohistoriques, leurs pactes de société. Le pouls d’un territoire est unique. La vibration d’une population est singulière. Se dévoilent alors des menaces cachées et des cheminements sécurisés. Le soldat n’est jamais seul et ses savoirs contingents sont des soutiens inattendus pour bâtir et conduire l’action dans l’instant.
Patience
Et vient le moment de l’ultime bataille, une bataille contre soi-même. Car quand la souffrance est là, la peur, la terreur, la compassion pour les victimes, le sentiment d’injustice, d’impuissance, le dégoût de l’action violente, de la peine infligée, l’inanité de la guerre, l’horreur du mal et de la haine … ces émotions enfouies qui se déploient en lames de guerre et refusent de rester bien sages dans leur cage intérieure. Certains soldats sentent monter l’agitation, d’autres l’insensibilité ou l’épuisement, et il y a ceux qui ne peuvent plus ni penser ni réfléchir. C’est le lot de tous les soldats qui vivent une souffrance sournoise et insidieuse mais forcenée qui amoindrit le jugement, jusqu’à l’irrationnel.
L’ultime épreuve est alors celle de la patience, cette endurance à la douleur, cette fermeté dans l’adversité, cette acceptation de la réalité, ce solide sang-froid. C’est le moment de se recentrer, de retrouver sa colonne vertébrale : l’engagement, le sens de l’action, le libre arbitre, pour penser la situation sans effroi, cette ombre grandissante que se dissipe à la lumière des liens qui unissent chaque soldat à ses camarades et à sa Nation.
Victoire
La honte du combat pousse à se cacher. La culpabilité du combat pousse à se punir. Mais, les fantômes du soldat ne sont rien d’autres que ses créations punitives, rien d’autres que sa conscience excessive. Volonté, Initiative, Espérance, Perception, Savoir, Patience, et Pardon, quand le soldat sait tout cela. Il est prêt à l’aube de sa plus grande victoire. Sa victoire sur lui-même.

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