Courtesy to Diana Janky, UPCité.
* Ce travail soutenu en 2023, a été récompensé par le Prix 2024 des Masters de l’apprentissage de la Société des Membres de La Légion d’Honneur.
INTRODUCTION
Le travail de recherche rapporté dans cet article, a été réalisé sur la base d’interviews des personnels militaires pour éclairer la situation des soldats français qui, malgré la reconnaissance officielle du Post Traumatique Stress Desorder (PTSD) en 1980, ressentent un sentiment d’abandon et se perçoivent comme seuls face au PTSD.
Depuis l’Antiquité, des manifestations apparentées au PTSD ont été décrites. Il a pourtant fallu attendre 1980 pour qu’il soit officiellement reconnu et intégré au Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM -III, manuel de diagnostic et statistique des troubles mentaux de référence).Le PTSD concerne directement les militaires en raison des tensions et de la violence intrinsèques à leurs activités professionnelles. Le PTSD se développe en effet comme conséquence de toute violence mettant en jeu la vie et la mort. Il constitue une atteinte à l’intégrité psychique et physique de l’individu. Toute personne peut en effet développer des symptômes à la suite d’un événement violent l’impliquant qu’elle y soit confrontée en tant qu’acteur ou en tant que victime. Une phase de décompensation peut se déclencher quelques jours après un événement, mais également des mois ou des années plus tard. Les symptômes ont un fort impact dans les activités quotidiennes notamment en lien avec une hypervigilance, la reviviscence de l’événement, et des troubles du sommeil et de l’humeur, accompagnés de colère, de perte de sens parfois jusqu’à l’isolement.
Le PTSD est aujourd’hui pleinement reconnu comme un risque majeur des activités guerrières. Mais sa prise en charge est-elle au rendez-vous ? Comment les recherches actuelles peuvent-elles progresser et faire progresser le soutien aux personnels militaires ? Pour répondre à cette problématique, le Service de Santé des Armées (SSA) et plus particulièrement l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA), joue un rôle majeur en menant un grand nombre de recherches relatives à la prévention primaire et secondaire du PTSD considéré comme Blessure Psychique.
I. Analyser la violence de la guerre comme source de Blessure Psychique
L’Armée française est déployée dans de nombreux terrains de conflits et de guerres. L’Armée de Terre représente l’une de ses principales forces aux côtés de l’armée de l’Air et de l’Espace, de la Marine Nationale et de la Gendarmerie Nationale. Elle est placée sous l’autorité du Chef d’État-Major de l’Armée de Terre (CEMAT) et compte, selon les chiffres officiels, plus de 130 000 femmes et hommes. Les missions à l’étranger peuvent répondre au besoin de protection et d’évacuation des ressortissants français et des alliés lorsqu’ils sont menacés et que leurs vies sont mises en péril. Elle intervient également dans la stabilisation des zones dangereuses afin d’aider, de sécuriser et accompagner les populations civiles des pays dans lesquels elle intervient. Avec la démultiplication des territoires en conflits armés ces trente dernières années, les militaires sont de plus en plus engagés en Opérations Extérieurs (OPEX) pour mener des missions de rétablissement et/ou de maintien de la paix mais aussi de guerre, contre le terrorisme en particulier.
Max Weber définissait la guerre comme une activité organisée impliquant une mobilisation importante des ressources et des individus, ainsi que l’utilisation de la violence. Pour Carl Von Clausewitz, la guerre est définie comme un acte de violence dont l’objet est de contraindre l’adversaire à se plier à notre volonté. Nous retrouvons cette notion de violence avec Gaston Bouthoul pour qui la guerre représente une forme de violence qui a pour caractéristique essentielle d’être méthodique et organisée quant aux groupes qui la font et aux manières qui la mènent. Plus explicitement, il décrit une lutte sanglante et armée opposant des groupes organisés. Apparaissant comme un mode de résolution de conflit construit sur la lutte armée, la guerre confère aux soldats le droit de tuer leurs ennemis. Le conflit devient donc brutal quand les intérêts et les rapports de force diplomatiques des parties ne permettent pas d’obtenir un accord sur un objectif commun. Comme l’indique Nicolas Mingasson, la guerre est une confrontation obligatoire et permanente à la violence, celle subie comme celle donnée.
Durant des mois, les soldats peuvent vivre au sein d’un univers obéissant à des règles et des contraintes soumises à l’omniprésence de la mort et des blessures. Selon Sigmund Freud et plus tard Levi Strauss, toute culture partage des interdits, dont l’interdiction de donner la mort. Or, la guerre lève le tabou de la mort. Également, toute culture partage des représentations de la vie et de la mort. Donner la mort volontairement, voir un camarade mourir sans pouvoir agir et subir la mort, faire face à un terroriste tuant des civils (hommes, femmes comme enfants) crée alors une rupture psychique profonde et engendre des recompositions majeures de la pensée. Ces expériences confrontent les soldats à des situations susceptibles d’ébranler durablement leurs repères moraux, psychiques et sociaux. Ces interdits et représentations sont aux sources des valeurs humaines qui structurent les sociétés. En combattant, les soldats font face au paradoxe de la déconstruction des valeurs au risque de leur désocialisation. En tant qu’être humain, l’équilibre entre pulsions de morts et pulsions de vie est déconstruit au risque d’une déshumanisation de soi et de l’autre. Par-delà le bien et le mal, selon l’expression de Sigmund Freud, c’est la notion d’humanité qui est en jeu. Les valeurs personnelles et celles culturelles de chaque soldat sont donc mises à mal par l’obligation d’agir violement, de donner la mort à un ennemi, parfois civil innocent, et de subir violence et mort.
Cette déstructuration peut être considérée comme une Blessure Psychique qui révèle la nécessité d’un accompagnement de santé au bénéfice du soldat après chaque combat.
Etat des lieux de l’accompagnement, les PTSD encore trop stigmatisant
L’Armée française porte le nom de « Grande Muette ». Cette périphrase, utilisée auparavant pour désigner le devoir de discrétion de l’armée concernant la gouvernance politique, enjoint les militaires au silence selon les préceptes de Sun Tzu puis Carl von Clauswitz. Il en émerge une culture de la discrétion et du silence. Le soldat français reste ainsi discret et silencieux sur ce qu’il a vu et vécu sur le terrain lors d’une opération. Or ce silence peut engendrer de graves conséquences sur la santé mentale du militaire et aggraver la Blessure Psychique.
La reconnaissance et l’acceptation de la Blessure Psychique, cette blessure singulière dans le milieu militaire, ont effectué un long parcours avant que la Blessure Psychique puisse être reconnue comme l’égale d’une blessure physique, et ce parcours n’est pas terminé.
La force physique a longtemps été associée à la force mentale. Mais, tandis que la blessure physique est une preuve de courage, la blessure mentale reste un aveu de faiblesse. Cette représentation déséquilibrée, marque, comme un vestige du passé, la culture et la conscience des Armées menant à la stigmatisation des PTSD dans les Armées au détriment de leur considération par les services de santé. Trop longtemps, les symptômes des PTSD ont été assimilés à l’hystérie ou à la folie, jugées comme signes de lâcheté ou de faiblesse. Les soldats ont développé une honte face au mal-être dont ils souffrent. Ainsi, la culture militaire laisse-t-elle encore trop souvent de côté la régulation des émotions considérées comme des états d’âme inappropriés. Les PTSD sont mis sous silence malgré la gravité de leurs conséquences. Ces dernières, considérées comme lâcheté, faiblesse ou fragilité, amènent encore aujourd’hui le militaire à se protéger par des stratégies de masquage, d’évitement et de renfermement. Or en luttant pour ne pas laisser entrevoir son mal-être, il l’aggrave.
Aujourd’hui encore, le PTSD reste sous l’enjeu du tabou de la vie et de la mort, et ses représentations génèrent des effets de stigmatisation.
Un partage d’expérience participerait à lever tabou et stigmatisation. Au regard des différents et nombreux récits existants dans la littérature, Les retours d’expérience d’anciens soldats, déployés en OPEX en Afghanistan (entre 2001 et 2014 parfois en cumul d’autres missions) et ayant été déployés sur d’autres OPEX après 2014, montrent qu’entre 2001 et 2010, les dispositifs n’étaient pas suffisants et ne permettaient pas de prendre correctement en compte leurs Blessures Psychiques.
Dans son livre « Entre-Guerre », Le Général Lecointre donne l’exemple.
Des recherches encore incomplètes et trop récentes
Les recherches contemporaines sur les PTSD, s’appuient sur les nombreux travaux qui ont porté sur les symptômes des vétérans de la guerre du Vietnam. En France, selon l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM), la prévalence des Troubles du Stress Post-Traumatique (PTSD) varie entre 5 à 12% pour la population générale. Il est difficile de donner un chiffre exact sur le nombre de militaires atteints d’un PTSD. Dans la presse, on peut lire qu’entre 2010 et 2019, le ministère des Armées aurait recensé presque 3 000 militaires souffrants de PTSD. En 2013, le ministère de la Défense évaluait à environ 900 le nombre de soldats ayant été en mission en Afghanistan et souffrant d’un PTSD.
Par manque d’études françaises, il est difficile d’obtenir des chiffres exhaustifs et précis sur le nombre de militaires français atteints d’un PTSD. Et les recherches sont également limitées en raison des difficultés d’accès aux personnels des armées françaises.
Il est certes difficile d’empêcher l’apparition du PTSD mais de nouvelles méthodes et de nouveaux outils permettrant de renforcer les ressources des individus, peuvent être développés. Le développement de méthodes et d’outils de prévention et de remédiation se fonde d’abord sur la connaissance et l’acceptation du PTSD comme une Blessure Psychique de même valeur qu’une Blessure Physique afin de réduire les effets d’une étiquette négative encore trop présente. Les études sur les effets de l’anxiété, dépassant les théories réductrices du Stress, émergent ainsi lentement dans le domaine de la recherche militaire. Pour favoriser une connaissance fine et des moyens de prévention et de remédiation ciselés, il est nécessaire d’intégrer les connaissances d’un ensemble d’acteurs, médecins, chercheurs, psychologues, associations civiles et militaires, militaires, patients ou non, avec leurs familles, et de poursuivre le travail de recherche.
Ce n’est que depuis les évènements d’Uzbin de 2008, lorsqu’une patrouille française est prise en embuscade en Afghanistan, que des mesures et dispositifs ont été mis en place pour améliorer le dépistage du PTSD et sa prise en charge. À partir de 2008, l’Armée française fait de plus face à une augmentation de blessés psychiques qui a entrainé la mise en place de moyens techniques et humains pour apporter des soins dédiés. L’État a ainsi lancé en 2011 son premier plan d’action orienté vers les blessés psychiques. Mais cette prise en compte récente a généré des défaillances en termes de prévention et de remédiation car la recherche n’était toujours pas considérée comme prioritaire. Ce n’est que plus récemment, à l’instar de ce travail, que le Service de Santé des Armées a pu lancer de nouvelles études et des expérimentations dans le champ biomédical pour prévenir et prendre en charge les militaires blessés psychiquement au combat.
Un renforcement et un élargissement disciplinaire et méthodologique de ces recherches permettraient d’agir en prévention primaire comme en prévention secondaire. En prévention primaire, cela permettrait de proposer des dispositifs de préparation pour renforcer les ressources psychologiques, émotionnelles et cognitives des soldats et pour mener des programmes d’information renforçant les connaissances et l’acceptation des Blessures Psychiques. En prévention secondaire, cela permettrait de répondre au cumul des épisodes traumatiques en apportant des connaissances et des soins pour limiter les effets des Blessures Psychiques.
A l’heure des nouveaux engagements, de l’adaptation et de la diversification des compétences militaires, la recherche action pluridisciplinaire a un rôle important à jouer pour anticiper et se prémunir du pire.
BIBLIOGRAPHIE
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