SAVOIR – QUAND L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ACCÉLÈRE LA FRAGMENTATION SOCIALE


Laurent Lo, Reporter, Paris.

Icare, Frankenstein, Blade Runner 2049 et Le Meilleur des mondes racontent, chacun à leur manière, une même inquiétude : que se passe-t-il lorsque la puissance de nos créations progresse plus vite que notre capacité à en mesurer les conséquences ?

Il y a quelque chose d’Icare dans notre rapport contemporain à l’intelligence artificielle. Non pas nécessairement parce que l’homme chercherait à « égaler Dieu », mais parce que le mythe grec est d’abord celui de la démesure. Dédale avertit son fils de ne voler ni trop haut ni trop bas. Icare s’élève pourtant vers le soleil, jusqu’à ce que la cire de ses ailes fonde. Le problème n’est donc pas l’invention des ailes, mais l’absence de mesure dans leur usage. [1] Cette distinction permet de poser autrement la question de l’intelligence artificielle. Le danger n’est peut-être pas l’outil lui-même, mais la vitesse à laquelle nous lui confions des fonctions qui étaient jusqu’ici constitutives de l’activité humaine : écrire, créer, chercher, interpréter, décider, apprendre et désormais converser. Nous développons des systèmes capables de répondre à presque toutes les questions, parfois avec une apparence d’assurance supérieure à celle que nous-mêmes oserions afficher. Or leur réponse n’est pas nécessairement vraie. Elle peut être plausible, statistiquement probable, cohérente et néanmoins fausse. La question devient alors moins « que peut faire l’IA ? » que « que sommes-nous prêts à lui abandonner ? ».

La figure de Frankenstein est, à cet égard, peut-être encore plus éclairante. Le sous-titre du roman de Mary Shelley est The Modern Prometheus. [2] Prométhée vole le feu aux dieux ; Victor Frankenstein tente, lui, de créer la vie. Mais le véritable drame du roman n’est pas seulement la création. C’est la responsabilité qui devrait suivre la création. Frankenstein donne naissance à une créature dont il ne maîtrise ni les conséquences ni les besoins, puis l’abandonne. La comparaison avec l’IA ne doit évidemment pas être prise au pied de la lettre. Une intelligence artificielle n’est pas une créature vivante et les grands modèles contemporains ne fonctionnent pas comme le monstre de Shelley. Mais la métaphore permet de poser une question essentielle : sommes-nous en train de déployer des technologies dont nous ne mesurons pas encore suffisamment les effets sociaux à long terme ?

Cette question devient particulièrement importante lorsque l’on considère les données sur lesquelles sont entraînés les systèmes génératifs. Une IA ne possède pas une représentation universelle et spontanément neutre de l’humanité. Elle apprend à partir de corpus produits par des sociétés humaines, avec leurs langues dominantes, leurs rapports de pouvoir, leurs représentations culturelles et leurs biais. Une analyse de Bloomberg portant sur plusieurs milliers d’images générées par Stable Diffusion a ainsi montré que les métiers les mieux rémunérés étaient massivement représentés par des personnes à la peau claire, tandis que les emplois les moins qualifiés faisaient apparaître davantage de personnes à la peau foncée, et que les hommes étaient représentés environ trois fois plus souvent que les femmes dans la plupart des professions. [3] Une étude de l’UNESCO publiée en 2024 a par ailleurs révélé que plusieurs grands modèles de langage associaient plus fréquemment les femmes à des rôles domestiques et les hommes à des postes de direction, tout en reproduisant des stéréotypes racistes et homophobes. [4] Une expérience aussi simple que demander à une IA de représenter des femmes victimes de violences peut ainsi produire une image très éloignée de la diversité réelle de l’humanité. Ce n’est pas seulement une erreur graphique : c’est le révélateur d’un problème plus profond. Si les systèmes qui commencent à produire nos images, nos textes et demain une partie de nos représentations du monde sont construits à partir de données culturellement déséquilibrées, quelles visions du monde contribueront-ils à normaliser ?

À cette question culturelle s’ajoute celle de l’accès. Les technologies d’IA les plus avancées supposent des infrastructures, une connexion, des équipements, des compétences et parfois des ressources financières. L’IA peut donc simultanément démocratiser l’accès au savoir et créer une nouvelle fracture entre ceux qui disposent des moyens de l’utiliser pleinement et ceux qui en sont éloignés. Mais le bouleversement le plus profond pourrait se trouver ailleurs : dans le passage de l’IA comme outil à l’IA comme interlocuteur. Nous avons déjà progressivement accepté que nos téléphones accompagnent presque chaque instant de notre existence. Dans les transports, dans la rue, au restaurant, parfois jusque dans l’intimité des couples, l’écran s’est installé entre les individus. L’intelligence artificielle ajoute une rupture qualitative : désormais, l’écran nous répond. Il peut reformuler, encourager, rassurer, plaisanter, adopter un ton particulier et donner l’impression d’une continuité relationnelle.

La recherche commence à documenter ce phénomène. Une revue systématique publiée en 2025 sur les compagnons artificiels à caractère romantique identifie simultanément des bénéfices possibles — soutien émotionnel, sentiment de connexion, personnalisation — et des risques tels que la dépendance, la manipulation, l’érosion des relations humaines et la vulnérabilité liée aux données personnelles. [5] Nature Machine Intelligence a également appelé à une attention accrue face aux risques émotionnels associés aux compagnons IA, notamment lorsque certains utilisateurs développent une dépendance à des interactions conçues pour être empathiques et engageantes. [6] La question devient alors vertigineuse : et si nous ne cherchions plus seulement à utiliser l’IA pour mieux communiquer avec les autres, mais à utiliser l’IA pour ne plus avoir besoin des autres ?

C’est ici que Blade Runner 2049 devient une référence particulièrement intéressante. Le personnage de K rentre chez lui et retrouve Joi, une compagne holographique conçue pour correspondre à ses attentes. Mais le film ne présente pas cette relation comme un idéal. Joi est un produit commercial. La relation semble intime, mais elle est aussi personnalisée, programmée et vendue. La solitude devient ainsi une marchandise. Une relation humaine possède une caractéristique fondamentale : elle nous échappe. L’autre peut nous contredire, nous décevoir, nous quitter, ne pas comprendre ce que nous voulons ou nous demander de changer. C’est précisément cette part d’altérité qui rend la relation humaine difficile, mais aussi signifiante. Une intelligence artificielle conçue comme compagnon peut, à l’inverse, être progressivement optimisée pour réduire les frictions. Elle peut devenir l’interlocuteur idéal parce qu’elle n’est pas véritablement un autre.

Il serait pourtant scientifiquement incorrect d’attribuer à Internet ou à l’IA la baisse de la natalité, la transformation des couples ou l’affaiblissement de certaines formes de sociabilité. Ces phénomènes sont antérieurs à l’intelligence artificielle et trouvent leurs causes dans des transformations économiques, démographiques, culturelles et familiales profondes. Robert Putnam analysait déjà, en 2000, dans Bowling Alone, le recul de nombreuses formes de participation sociale et civique aux États-Unis. [7] Mais l’IA pourrait constituer un facteur d’une nature différente : non pas l’origine de l’atomisation, mais son accélérateur potentiel. La question mérite d’autant plus d’attention que la solitude n’est plus seulement considérée comme une impression individuelle. En 2025, l’Organisation mondiale de la santé estimait qu’environ une personne sur six dans le monde était concernée par la solitude et appelait à considérer le lien social comme un enjeu majeur de santé publique. [8]

L’être humain n’est pourtant pas simplement un individu qui cherche à maximiser son confort. Aristote le définissait comme un zoon politikon, un « animal politique » ou, dans certaines traductions, un « animal social ». Il expliquait que l’être humain possède la parole et qu’elle lui permet de partager avec les autres ce qui est juste et injuste, bon ou mauvais. C’est cette capacité à partager des valeurs qui fonde la communauté humaine. [9] Cette idée donne à la question technologique une profondeur supplémentaire. Que se passerait-il si la technologie ne se contentait plus de modifier notre manière de travailler ou de communiquer, mais contribuait progressivement à nous faire oublier ce qui nous relie ? La sexualité pourrait être dissociée de la reproduction ; la reproduction du couple ; le couple de la famille ; la famille de la transmission ; et la transmission elle-même des rites, des valeurs, des récits et des croyances qui ont accompagné l’humanité pendant des millénaires. Le risque le plus profond ne serait alors pas nécessairement la disparition d’une institution particulière. Ce serait l’effacement progressif des cadres qui donnent à l’existence humaine une signification collective.

La spiritualité mérite ici une place particulière. Depuis l’origine des sociétés humaines, les hommes ont cherché à comprendre ce qu’ils ne pouvaient pas expliquer, à donner un sens à la naissance, à la mort, à l’amour, à la souffrance et à leur place dans l’univers. Les religions, les mythes, les philosophies et les rites ont constitué des réponses collectives à ces interrogations. Or l’intelligence artificielle introduit une situation inédite : nous disposons désormais d’une machine capable de produire instantanément une explication à presque n’importe quelle question. Même lorsque cette explication est incertaine ou fausse, elle peut être formulée avec une remarquable fluidité. Que devient alors le besoin de chercher ? Si une machine répond toujours, risquons-nous de perdre progressivement l’habitude de questionner ? Et si nous ne questionnons plus, que deviennent nos croyances, nos philosophies, nos spiritualités et nos récits collectifs ? Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que l’IA fera disparaître les religions ou la spiritualité. Rien ne permet de l’affirmer. Le problème est plus subtil : pourrait-elle modifier notre rapport au doute, à l’inconnu et à la nécessité de transmettre ?

C’est ici que Le Meilleur des mondes retrouve une étonnante actualité. Dans le roman d’Aldous Huxley, publié en 1932, la reproduction est industrialisée et séparée de la sexualité et de la famille ; les individus sont produits, conditionnés et intégrés à une société qui a éliminé une grande partie des anciennes structures de transmission. [10] Huxley ne prédisait pas notre avenir. Il construisait une expérience philosophique : que devient l’être humain lorsque la société parvient à supprimer l’incertitude, la souffrance et une partie des liens qui donnaient autrefois sens à son existence ? Notre avenir pourrait être très différent de celui imaginé par Huxley. Mais les technologies émergentes rendent certaines de ses questions étonnamment actuelles. Imaginons, à très long terme, une réalité immersive capable de fournir à chacun son environnement idéal : travail à distance, divertissement permanent, univers virtuel personnalisé, compagnon artificiel, accès immédiat au savoir et interactions sociales simulées. La réalité virtuelle ne conduit évidemment pas mécaniquement à l’isolement ; elle peut aussi créer de nouvelles formes de présence et rapprocher des personnes éloignées. Mais plus l’immersion progressera, plus une question devra être posée : à partir de quel moment l’environnement artificiel cesse-t-il d’être un outil pour devenir un substitut du monde réel ?

Dans un scénario extrême, l’individu pourrait vivre dans une cellule physique réduite mais disposer d’un univers numérique pratiquement illimité. Il pourrait être accompagné, diverti, informé, conseillé et même aimé par des intelligences artificielles conçues pour lui. La rencontre avec l’autre deviendrait facultative. Et si la reproduction elle-même pouvait être progressivement dissociée de la sexualité, du couple et de la famille, une transformation anthropologique majeure deviendrait imaginable : celle d’une société où les fonctions autrefois réunies dans la famille seraient progressivement prises en charge par des systèmes techniques et institutionnels. Nous sommes très loin d’une telle société et rien ne permet d’affirmer qu’elle adviendra. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il faut en parler maintenant. La technologie ne nous oblige pas à emprunter un chemin ; elle élargit simplement les chemins que nous pouvons désormais imaginer et, parfois, rendre techniquement possibles.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle sera suffisamment intelligente pour remplacer l’être humain. Elle est beaucoup plus dérangeante : serons-nous suffisamment attentifs pour ne pas lui demander de remplacer ce qui fait précisément notre humanité ? Une société humaine repose sur des relations qui comportent du risque, de la contradiction, de la vulnérabilité et de l’imprévisibilité. Elle repose aussi sur la transmission : transmettre une langue, une histoire, une mémoire, des valeurs, des rites, des croyances, mais aussi le goût de questionner ce que nous croyons savoir. L’intelligence artificielle pourrait nous libérer de contraintes extraordinaires. Mais elle pourrait aussi nous offrir quelque chose de beaucoup plus séduisant et beaucoup plus dangereux : la possibilité de ne plus avoir à supporter l’incertitude de l’autre, ni celle du monde. On ne se contenterait alors plus de se retirer du lien humain. On pourrait lui substituer un ersatz qui possède l’apparence de la réciprocité sans en avoir le risque. Et un lien sans risque n’est peut-être plus un lien : c’est une consommation.

La question qui mérite désormais d’être posée n’est donc pas seulement : jusqu’où l’intelligence artificielle peut-elle aller ? Elle est peut-être plus fondamentale encore : jusqu’où voulons-nous aller avec elle sans perdre ce que nous cherchions précisément à augmenter — notre capacité à être humains ensemble ?

Références

[1] Ovide, Les Métamorphoses, livre VIII, épisode de Dédale et Icare.

[2] Mary Wollstonecraft Shelley, Frankenstein; or, The Modern Prometheus, Londres, Lackington, Hughes, Harding, Mavor & Jones, 1818.

[3] Nicoletti, Leonardo & Bass, Dina, « Humans Are Biased. Generative AI Is Even Worse », Bloomberg Technology + Equality, 2023 (analyse de plusieurs milliers d’images générées par Stable Diffusion, montrant une sous-représentation des femmes et des personnes à la peau foncée dans les métiers les mieux rémunérés).

[4] UNESCO, « Generative AI: UNESCO study reveals alarming evidence of regressive gender stereotypes », communiqué de presse, Paris, 7 mars 2024, à l’occasion de la Journée internationale des femmes.

[5] Potential and pitfalls of romantic Artificial Intelligence (AI) companions: A systematic review, Computers in Human Behavior Reports, vol. 19, août 2025, article 100715.

[6] De Freitas, Julian & Cohen, I. Glenn, « Unregulated emotional risks of AI wellness apps », Nature Machine Intelligence, vol. 7, 2025, pp. 813–815 ; « Emotional risks of AI companions demand attention », Nature Machine Intelligence, vol. 7, 2025, pp. 981–982.

[7] Putnam, Robert D., Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon & Schuster, 2000.

[8] World Health Organization, From loneliness to social connection: Charting a path to healthier societies, Report of the WHO Commission on Social Connection, Genève, 2025.

[9] Aristote, Politique, livre I, chapitre 2, 1253a.

[10] Huxley, Aldous, Brave New World, Londres, Chatto & Windus, 1932.